Les effets nocifs du stress toxique sur nos enfants

Par Nicole Letourneau et Justin Joschko

Un poison subtil

Une version de ce commentaire est parue dans Le Soleil et Le Huffington Post Québec

Les effets nocifs du stress toxique sur nos enfantsChez la plupart des parents d’aujourd’hui, le stress est un compagnon constant. Nous avons tous entendu parler des dangers qu’entraîne une tension artérielle élevé, des bourreaux de travail qui font une crise cardiaque à quarante ans, des professionnels débordés qui se versent un autre verre de vin au souper (ou un troisième). Appuyés sur notre bureau ou notre table de cuisine pendant un infime moment, nombre d’entre nous rêvons de notre enfance et de l’époque où nous étions sans souci et libres de toutes inquiétudes.

Toutefois, l’enfance n’est pas tout à fait le paradis sans stress que suggère notre mémoire, qui peut idéaliser cette période de vie. Les enfants, même les nourrissons, peuvent souffrir d’un stress chronique et toxique. C’est un stress qui est très différent de celui associé aux réunions et aux paiements d’hypothèque, mais les effets à long terme n’en sont pas moins importants.

L’an dernier, l’American Academy of Pediatrics [Académie américaine de pédiatrie] a lancé un pressant appel à l’action, informant les professionnels de la santé des dangers du stress toxique chez les enfants. En fait, l’Université Harvard a mis sur pied le Centre on the Developing Child [Centre sur le développement de l’enfant] pour étudier ses effets. De toute évidence, le stress toxique est un grave problème.

Mais en fait, qu’est-ce que c’est?

Avant même de se tenir debout tout seuls, les enfants ont déjà maîtrisé une forme d’équilibre. Il ne s’agit pas d’un équilibre lié à la posture mais plutôt d’un équilibre hormonal et chimique, un processus de régulation méticuleux qui nous assure une harmonie interne appelée l’« homéostase ».

L’homéostase se produit lorsque notre corps fonctionne de façon optimale. Tout roule bien, de la fréquence cardiaque à la digestion et la température interne. Dans un contexte de stress, notre corps change de vitesse. Des hormones du stress s’introduisent massivement dans le sang, initiant un état d’alerte aigu communément appelé la réaction de lutte ou de fuite. Notre cœur bat plus fort, nos systèmes digestifs et immunitaires entrent en état d’hivernation, et la survie prend le dessus sur l’homéostase.

Une fois la source d’anxiété passée, notre corps passe à une vitesse inférieure et retrouve un état normal d’homéostase. Ce « changement de vitesse » constituait une stratégie essentielle chez nos lointains ancêtres, puisque leur survie dépendait de cette poussée d’adrénaline, qui les rendait rapides et leur évitait d’être dévorés.

Par ailleurs, dans une société moderne, le stress n’est pas bref et intense mais plutôt constant, comme des vagues qui déferlent. Or nos corps ne sont pas équipés pour gérer ce type de stress. Par conséquent, notre système de réaction au stress est parfois surchargé et notre corps cesse de revenir à l’état d’homéostase. Nous ne passons plus d’une vitesse à l’autre de façon harmonieuse et le tout peut même s’enrayer, ce qui risque d’entraîner un stress toxique.

Cet état est assez pénible chez les adultes, mais chez les enfants, il peut s’avérer catastrophique.

Chez les enfants, le corps et les fonctions cérébrales sont encore à s’ajuster pour atteindre l’homéostase et le stress toxique peuvent leur causer de dangereux déséquilibres permanents. Les chercheurs ont établi chez les enfants des liens entre ce stress et, entre autres troubles, un risque accru de dépression, de toxicomanie, de grossesse au stade de l’adolescence, d’alcoolisme, de maladies du foie et de problèmes cardiaques.

Mais la dernière chose dont nous avons besoin, c’est d’une autre raison pour stresser. Donc, la bonne nouvelle, c’est que les enfants peuvent en fait gérer une grande quantité de stress. Des petites frustrations quotidiennes – se coincer un doigt dans la porte de l’armoire, recevoir un vaccin de rappel ou échapper son cornet de crème glacée sur le plancher – à des événements plus graves et traumatisants – une jambe cassée, le décès d’un grand-parent ou un divorce – les enfants peuvent rebondir, à condition d’avoir une chose importante : une personne aimante et soutenante qui prend soin d’eux.

La partie vraiment toxique de ce type de stress, ce n’est pas le stress même, c’est l’absence d’une personne soutenante qui prend soin de l’enfant et atténue le stress.

La régulation du stress est un processus compliqué auquel participent de nombreuses parties du cerveau, et les jeunes enfants sont incapables de gérer tout cela uniquement de leurs propres efforts. Ils ont besoin d’un adulte proche qui les aide à calibrer leur réaction au stress. Il suffit de peu : des câlins, des sourires et un encouragement bienveillant offerts régulièrement suffisent. Les enfants de parents violents, négligents ou peu présents passent à côté de ce stade important.

Les enfants qui grandissent dans des foyers à faible revenu peuvent vivre un taux de stress disproportionné, que leurs parents peuvent difficilement contrôler. Une nutrition et des conditions de logement inadéquates ou un manque de ressources financières pour acheter des médicaments d’ordonnance, bénéficier de soins dentaires ou autres services de santé peuvent transformer le stress toxique en un danger bien réel et présent. Des politiques qui favorisent une éducation dans la petite enfance, une aide au revenu et des logements à prix abordables peuvent jouer un rôle clé dans les efforts pour offrir aux enfants défavorisés, ainsi qu’à leurs parents, des conditions de vie épanouissantes.

Nous devons veiller à ce qu’aucun enfant canadien ne grandisse dans des conditions de stress toxique et nous devons travailler conjointement pour offrir aux familles le soutien dont elles ont besoin pour qu’elles puissent à leur tour prendre soins de leurs enfants.

Nicole Letourneau agit comme experte-conseil à EvidenceNetwork.ca. Professeure aux facultés des Sciences infirmières et de Médecine, elle est titulaire de la chaire de la Norlien/Alberta Children’s Hospital Foundation dans le domaine de la santé mentale parent-enfant, à l’Université de Calgary. Justin Joschko est rédacteur à la pige et réside actuellement à Ottawa. Ils sont coauteurs d’un livre intitulé Scientific Parenting, qui sera publié en août.

avril 2013

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