Plutôt qu’une vache à lait, une hydre à plusieurs têtes

Par Colleen Flood

Pourquoi le tourisme médical n’est pas une solution 

Une version de ce commentaire est parue dans Le Huffington Post Québec et Le Soleil

Plutôt qu’une vache à lait, une hydre à plusieurs têtesAinsi donc, on aurait trouvé la solution miracle aux maux qui affectent le système de santé au Canada : le tourisme médical. La semaine dernière, l’hôpital Sunnybrook de Toronto a dû défendre sa décision de courtiser les patients de l’étranger capables de se payer à prix fort des soins prodigués dans un établissement canadien. Certains affirment que ce serait là une façon d’engranger des revenus dans un système à court d’argent. Une poignée d’autres hôpitaux ont emboîté le pas et de nombreux autres lorgnent cette solution. Le temps serait-il venu de sabrer le champagne et de célébrer ?

Pas si vite. Si le tourisme médical peut sembler une vache à lait à première vue, il s’apparente davantage, lorsqu’on y regarde de plus près, à une hydre à plusieurs têtes.

En cette conjoncture difficile, on peut comprendre le projet des hôpitaux de proposer des soins de santé à des touristes médicaux dans le but d’élargir leur assiette de revenus. Toutefois, l’expérience d’autres pays nous enseigne que l’espoir d’un afflux de recettes ne finit pas toujours par se matérialiser. Comment savoir si les profits engendrés sur le dos des touristes médicaux bien nantis (ou désespérés) seront bel et bien réinvestis en tenant compte des besoins des patients canadiens ? Comment savoir s’ils ne serviront pas à payer, par exemple, des honoraires plus élevés aux chirurgiens qui auront prodigué les soins ?

Même s’il y avait réinvestissement et que celui-ci profitait effectivement aux patients dans le système public, il n’en demeure pas moins que les lits occupés aujourd’hui même par des touristes médicaux pourraient l’être par des Canadiens. Et si l’on parvient à libérer des lits alors que d’un océan à l’autre, des gens s’entassent dans des salles d’urgence bondées, il faut conclure que quelque chose ne tourne pas rond. Par ailleurs, la facture salée qui sera présentée aux touristes médicaux aura pour effet, selon les règles du marché, de détourner de la prestation publique des soins quelques médecins au moins. Si le privé verse de meilleurs honoraires et que le tourisme médical s’avère lucratif, difficile de croire que certains ne seront pas alléchés par les perspectives qu’offre ce secteur. 

Si le tourisme médical constitue la solution, il faudrait commencer par se demander : quel est le problème qu’on tente de régler ? Un grand nombre de Canadiens vous répondront : les temps d’attente. Il s’agit en effet d’une préoccupation légitime. Trop de gens attendent trop longtemps pour obtenir les soins nécessaires auxquels ils ont droit. D’un bout à l’autre du pays, certains appellent à la privatisation comme solution au problème des délais (et vont même jusqu’à porter leur cause devant les tribunaux). Or cette voie n’aidera que les personnes qui ont les moyens de payer. Des projets entrepris dans d’autres pays ont démontré, tout comme l’exemple des soins cardiaques en Ontario et celui des chirurgies orthopédiques en Alberta, qu’il est possible de régler le problème des temps d’attente pour l’ensemble de la population au sein même du système public. Et cela, sans avoir à dépenser un sou de plus.

Injecter de nouveaux fonds dans le système de santé n’est pas nécessairement la voie à privilégier. Nous y investissons déjà une somme considérable, mais ceux qui la dépensent en notre nom ne le font pas de façon optimale. En d’autres termes, nous payons trop cher des médicaments qui souvent ne sont pas d’une grande utilité ; certains prestataires de soins gagnent trop et d’autres pas assez; et nous n’affectons pas nos ressources de manière rationnelle, pour faire en sorte d’obtenir un meilleur rendement de notre investissement.

En ce qui concerne les temps d’attente, la recherche démontre qu’augmenter les fonds de source privée ne règlera rien, mais qu’un système de triage centralisé pourrait résoudre le problème. Grâce à celui-ci, tous les patients qui attendent une chirurgie seraient aiguillés vers le premier spécialiste disponible, plutôt que vers celui dont le médecin de famille connaît le numéro de téléphone par cœur. L’accès aux soins en temps opportun deviendrait ainsi la responsabilité du système de santé dans son entier, plutôt que de la secrétaire du médecin.

Pourquoi les gestionnaires de la santé tardent-ils autant à mettre en œuvre des solutions qui pourtant ont fait leurs preuves ? Les Canadiens se sont habitués, en matière de soins, à un degré de médiocrité grandissant. Ils n’osent pas réclamer davantage, car on leur ressert toujours le sempiternel refrain des coûts élevés de la santé. Nous ne devrions pas hésiter à nous montrer plus exigeants envers ceux et celles qui administrent notre système de santé. En dernière analyse, si les gouvernements, les hôpitaux et les médecins sont prêts à faire miroiter à des touristes médicaux d’excellents soins prodigués en temps opportun, rien ne les empêcherait de promettre la même chose aux citoyennes et citoyens de ce pays  et nous devrions exiger qu’ils le fassent. 

Colleen Flood est experte-conseil auprès d’EvidenceNetwork.ca. Elle est professeure à la faculté de droit de l’Université de Toronto, ainsi qu’à la School of Public Policy & Governance et à l’Institute of Health Services Management & Evaluation.

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Avril 2014

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