Comment vaincre « la hantise Ebola » au Canada

Par S. Michelle Driedger

La communication entre les autorités sanitaires et les intervenants de première ligne est essentielle

Une version de ce commentaire est parue dans Le Huffington Post Québec

Comment vaincre « la hantise Ebola » au CanadaLe terme « Fearbola » est apparu récemment pour désigner la peur généralisée et irrationnelle que suscite l’idée d’une éclosion de fièvre Ebola aux États-Unis. On dit que cette hantise se propage par le biais des conversations sur le sujet et des photos et vidéos qui circulent. Au Canada, on pensait être immunisé contre le phénomène, mais tout indique le contraire.

Il y a qu’un seul moyen de lutter contre la « hantise Ebola » : communiquer de façon responsable. Il faut expliquer notamment comment le virus Ebola se propage et à quel stade il est légitime de s’inquiéter. Une tâche loin d’être évidente dans un contexte où 144 caractères séparent un gazouillis du suivant.

Tout récemment, on a entendu des intervenants de première ligne – des infirmières pour la plupart – déclarer dans les médias qu’ils n’étaient pas préparés à affronter une éclosion du virus Ebola si elle survenait dans un hôpital en région urbaine. C’est exactement le contraire de ce qu’ont affirmé les autorités gouvernementales et sanitaires. Alors qui dit vrai?

Pour que les prestataires de soins aient le sentiment d’être bien renseignés et en sécurité, il faut un plan de communication efficace. Les représentantes syndicales ont exprimé clairement les inquiétudes des infirmières. Les médias ont fait l’illustration que nos hôpitaux ne disposaient pas tous de l’équipement de protection nécessaire, et que tous n’avaient pas donné de formation à leur personnel de première ligne.

Les autorités sanitaires et les élus ne doivent pas se contenter de répéter dans les médias que des plans d’action ont été mis en place advenant l’apparition de cas du virus Ebola. Les équipes de première ligne sont en droit de connaître le contenu de ces plans, ainsi que les détails de leur mise en œuvre dans tous les établissements hospitaliers du pays.

Dans la plupart des cas, la « controverse » aura été de courte durée. Pour une fois, les parties ont innové : elles se sont rencontrées et concertées. Des répétitions générales ont eu lieu dans certains hôpitaux qui ont rassuré les équipes de première ligne et les autorités sanitaires sur notre capacité de réaction. Voilà une bonne nouvelle.

Il n’est pas déraisonnable pour les équipes de première ligne de s’inquiéter. Ce sont leurs membres qui prodigueront des soins aux patients infectés. S’ils font ce genre de travail, à la base, c’est par désir d’aider les gens. En Sierra Leone, comme ce fut d’ailleurs le cas à Dallas, les personnes qui tombent malades sont souvent des prestataires de soins, ainsi que des amis et des proches qui ont soigné un être cher jusqu’à ce qu’il soit traité dans un centre médical ou un hôpital.

Pourquoi s’inquiètent-ils? Parce que le virus Ebola ne devient vraiment contagieux qu’en phase avancée de la maladie, au stade où un contact avec les liquides biologiques des patients peut se produire. Le personnel soignant est donc concerné au premier chef. On comprendra alors qu’un contact étroit et prolongé avec les patients augmente le risque d’infection.

La transmission du virus Ebola ne ressemble en rien à celle de la grippe. Dans le cas de la grippe, une personne sera contagieuse avant de montrer des signes de la maladie. Le virus Ebola, par contre, ne devient hautement contagieux que lorsque certains symptômes physiques comme les hémorragies, les vomissements ou les diarrhées s’aggravent. Ce n’est qu’à partir de ce stade qu’une personne qui côtoie étroitement un malade court le plus grand risque d’être infectée par le sang, les vomissures et les selles de celui-ci.

Il n’y a donc aucune raison de craindre le premier venu qui montrerait de signes de fièvre – du moins au Canada. Néanmoins, si une personne présente des symptômes non spécifiques caractéristiques du virus Ebola, il faut prendre des mesures raisonnables et poser les questions qui s’imposent. En tout premier lieu, on cherchera à savoir si elle a séjourné récemment dans une région touchée par la maladie. Ne vous étonnez pas, par conséquent, si l’on vous pose la question lors de votre prochaine consultation médicale.

Si vous êtes malade et que vous avez voyagé récemment dans l’une des régions touchées, vous avez tout intérêt à vous faire soigner le plus rapidement possible et à en informer les personnes qui vous prendront en charge. L’important n’est pas seulement de protéger la santé des prestataires de soins et celle de votre entourage, mais aussi de bénéficier du meilleur traitement possible dans les meilleurs délais.

Il y a quelques semaines à peine, les médias s’intéressaient peu au virus Ebola dans le contexte canadien. Aujourd’hui, on en parle de plus en plus. C’est une bonne chose. Nous n’avons pas seulement envie de savoir que les personnes qui ont la responsabilité de nous protéger ont préparé un plan d’action : nous aimerions en connaître les grandes lignes. On pourrait également commencer par en communiquer les détails aux équipes de première ligne. Ensemble, mettons tout en œuvre pour vaincre la « hantise Ebola » avant qu’elle ne nous atteigne.

S. Michelle Driedger est experte-conseil auprès du site EvidenceNetwork.ca. Elle est professeure au département des sciences de la santé communautaire de l’Université du Manitoba, affilié à l’École de médecine de la Faculté des sciences de la santé. Elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en environnement et communication des risques pour la santé. 

Octobre 2014

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