Des chercheurs canadiens sollicitent de leurs pairs une plus grande présence dans les médias

Par Mélanie Meloche-Holubowski

Une version de ce commentaire est parue dans Affaires Universitaires et Le Huffington Post Québec 

Des chercheurs canadiens sollicitent de leurs pairs une plus grande présence dans les médiasAu moment où plusieurs scientifiques se disent muselés par leur employeur et par le gouvernement, plusieurs d’entres eux évitent les sorties médiatiques. Mais, certains chercheurs plaident auprès de leurs pairs pour qu’ils prennent leur place dans les médias afin de réduire l’influence des groupes de pression et des lobbyistes.

« La communauté scientifique est une partie importante d’une société ouverte, qui donne plus d’importance à la vérité qu’aux intérêts. Il est temps que les chercheurs prennent davantage part au débat public », estime Damien Contandriopoulous, professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et chercheur à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal.

Trop souvent, le débat entourant la santé ou les sciences est biaisé et de nombreuses décisions politiques sont prises sans réellement tenir compte des données probantes, a dénoncé M. Contandriopoulous lors d’un panel qu’il a organisé sur l’interdépendance entre les médias et chercheurs. Si les lobbyistes et groupes des pression disposent d’importantes ressources pour faire passer leur message et sont surreprésentés dans les médias, la communauté scientifique a le pouvoir d’être entendue, croit-il.

« Je suis découragé de voir comment les lobbyistes façonnent l’agenda politique en publiant des rapports dans le but d’influencer l’opinion publique », affirme Marc-André Gagnon, professeur et chercheur à la School of public policy and administration de l’Université Carlton.

« Mon rôle en tant que chercheur est de rapporter les faits et de m’assurer que les décisions politiques soient prises en tenant compte de données probantes. »

Trop peu d’études scientifiques sont médiatisées et la majorité des gens ne lisent pas les revues scientifiques, rappelle Damien Contandriopoulos. Les chercheurs ont la responsabilité de faire connaître leur travail et leurs idées au grand public, et non seulement aux autres scientifiques.

La rapidité de la nouvelle

L’actualité bouge à une vitesse frénétique et les chercheurs hésitent lorsqu’on leur demande de résumer des années de travail en deux minutes. Ajoutez à cela des services de relations publiques qui contrôlent le message et des chercheurs qui n’aiment pas les caméras, et voilà, en partie, pourquoi les études de nombreux de chercheurs sont noyés dans une mer d’information.

Les chercheurs n’ont peut-être accès aux mêmes ressources que les lobbyistes pour attirer l’attention. Mais les deux chercheurs encouragent leurs pairs à envoyer des communiqués de presse, à écrire des textes d’opinion, à discuter sur les réseaux sociaux ou à envoyer un courriel à un journaliste ou à leur journal local. Par exemple, Marc-André Gagnon obtient de l’aide d’Evidence Network, un organisme non-partisan qui fait le lien entre les experts en santé publique et les médias. « Ils m’aident à éditer mes textes et ont les ressources pour diffuser mes idées dans tous les grands médias, ce que je ne réussirais pas à faire. »

Prendre le temps d’expliquer, de façon non-abstraite, pourquoi les données probantes sont essentielles est la meilleure façon de contrer les informations biaisées et ainsi avoir une réelle influence.

Établir une relation avec un journaliste ou un média n’est pas facile, mais les chercheurs doivent s’y mettre, sans quoi le public ne pourra jamais se faire une opinion juste.

Se battre contre des idées « mortes-vivantes »

Si faire valoir ses idées dans les médias peut semble comme une bataille de David contre Goliath, les chercheurs ne doivent pas se décourager, disent Marc-André Gagnon et Damien Contandriopoulos. Il ne faut pas hésiter à répéter son message ad nauseum afin de contrer les informations erronées qui circulent déjà.

Damien Contandriopoulos aime comparer cet exercice à une bataille avec des morts-vivant, une idée qu’il reprend de Morris L. Barer, un chercheur en santé publique. « Peu importe le nombre de fois qu’une idée est prouvée comme étant fausse, elle revient à la vie, fois après fois, comme des morts-vivants. Et ça continue, parce qu’il y a toujours quelqu’un avec certains intérêts, qui continue de pousser l’idée à l’avant-plan. Même s’il s’agit d’une bataille à long-terme, en tant que chercheur financé publiquement, c’est notre devoir de faire valoir la vérité. »

Attention aux experts « touche-à-tout »

L’affaire Bugingo a soulevé de nombreuses questions quant à la véracité des propos de journalistes, commentateurs et experts. Qui contre-vérifie tous les faits des experts qui commentent à chaud l’actualité?

Trop souvent, les médias s’accrochent à certains experts simplement parce qu’ils communiquent bien. Mais quelle est l’utilité d’avoir un expert qui analyse un rapport qu’il n’a pas lu ou qui commente un sujet qui est hors de son champ de compétence? demande Marc-André Gagnon.

« Le but n’est pas de voir des chercheurs partout dans les médias, c’est plutôt d’aider à construire un débat public plus rationnel sur divers enjeux sociaux », ajoute-t-il.

C’est pourquoi ces deux chercheurs disent aux scientifiques qu’il est grand temps d’apprivoiser le cirque médiatique afin de s’assurer que le débat public ne soit pas seulement basé sur des messages bien ficelés par les relations publiques.

Mélanie Meloche-Holubowski est une journaliste-stagiaire pour EvidenceNetwork.ca et une journaliste pour Radio-Canada.

Juin 2015

Écoutez le débat (en français) (audio seulement)

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