La solution à l’épidémie d’opioïdes au Canada doit viser notamment la source du problème

Par Alan Cassels

Une version de ce commentaire est parue dans IRIS et La Presse 

La solution à l’épidémie d’opioïdes au Canada doit viser notamment la source du problème

Au dire de tous, nous traversons aujourd’hui une épidémie de drogue si grave et répandue que peu de gens en Amérique du Nord pourront y échapper. Si vous pensez que j’exagère, voyez les taux de consommation de narcotiques et de mortalité qu’elle provoque, probablement les plus élevés de l’histoire moderne.

Certains esprits critiques ont commencé à montrer du doigt le système médical et ses prescripteurs ‒ des médecins et des spécialistes bien intentionnés qui, trop souvent, administrent des opioïdes excessivement puissants dans le but de soulager des douleurs modérées. Or si on cherche un peu plus loin, on se rend compte qu’un autre facteur important mérite d’être examiné : celui du rapport entre la formation médicale et l’influence exercée par les sociétés pharmaceutiques.

En règle générale, l’emploi du terme « épidémie » est hyperbolique, mais cela ne semble pas s’appliquer à la situation actuelle. Tout juste la semaine dernière, le médecin en chef de la Colombie-Britannique, Perry Kendall, a déclaré que la province était aux prises avec une « situation d’urgence en matière de santé publique » provoquée, dans une large mesure, par le nombre alarmant de surdoses associées à l’usage des opioïdes d’ordonnance.

Les opioïdes comprennent des narcotiques d’ordonnance comme l’OxyContin, l’hydromorphone et le fentanyl (dont certains affirment qu’il est cent fois plus puissant que la morphine). Le Dr Kendall affirme qu’en Colombie-Britannique, le nombre de surdoses attribuables aux opioïdes ont dépassé jusqu’ici cette année le chiffre de 200; si la tendance se maintient, on pourrait compter d’ici la fin de l’année jusqu’à 800 cas.

La situation dans cette province de l’Ouest n’est qu’un petit échantillon de ce qui se passe à l’échelle du pays. En effet, nous affichons l’un des taux de consommation d’opioïdes d’ordonnance les plus élevés au monde. De 2006 à 2011, leur usage s’est accru de 32 % et cette croissance ne ralentit pas, malgré les efforts pour la freiner.

Au Québec, le taux de mortalité lié aux opioïdes a doublé de 2000 à 2009. Et les chiffres récents publiés par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) nous apprennent qu’entre 2011 et 2015, la prescription d’opioïdes a connu une augmentation de 29 %.

Les États-Unis se sont mis en mode « limitation des dégâts » et s’efforcent aujourd’hui de réduire le nombre incroyable de décès attribuables à ces substances. En 2012, 259 millions d’ordonnances ont été rédigées chez nos voisins, c’est-à-dire en quantité suffisante pour que chaque adulte possède son propre flacon d’opioïdes. Le taux de décès par surdose a augmenté de 200 % depuis 2000 et 19 000 décès ont été comptabilisés en 2014. Il y a deux semaines, le Dr Vivek Murthy, Surgeon General des États-Unis, a déclaré devant l’assemblée dont je faisais partie qu’il comptait faire de l’épidémie d’opioïdes l’une des grandes priorités de son administration, en raison des effets dévastateurs qu’il avait observés dans un grand nombre de localités d’un bout à l’autre du pays. En effet, un décès par surdose s’y produit tous les 24 minutes et l’espérance de vie des Américains blancs, de sexe masculin et de classe moyenne serait en baisse.

Les problèmes en cause, tout comme les solutions éventuelles, sont incroyablement complexes. Je suis néanmoins d’accord avec le Dr Murthy lorsqu’il affirme qu’il est absolument essentiel de limiter l’exposition de la population à ces substances, en particulier celle qui passe par le calepin d’ordonnances. « Il faudrait rééduquer les médecins afin qu’ils y pensent à deux fois ‒ ou à trois ou quatre fois ‒ avant de prescrire des opioïdes à un patient pour la première fois », a-t-il déclaré.

Soulignons que la prescription généralisée des opioïdes est un phénomène très récent. On peut l’associer, depuis le milieu des années 1990, aux messages formulés et véhiculés par l’industrie pharmaceutique. Ces messages ont influencé la perception des patients face à la douleur et l’idée que se faisaient les médecins de la sûreté des produits en question. Ainsi, on les a poussés graduellement, notamment par le biais d’activités éducatives financées par l’industrie et de manuels sur la gestion de la douleur commandités par les fabricants eux-mêmes, à prescrire des opioïdes à une population de patients toujours plus vaste.

Même si la reformulation du message sur les opioïdes constituait une stratégie d’affaires, les fabricants ne sont pas les seuls à qui il faut jeter le blâme. En effet, une partie du problème réside aussi dans le lien de codépendance entre la formation des médecins et l’industrie pharmaceutique, qui subventionne une part substantielle de celle-ci.

L’épidémie qui sévit actuellement n’est-elle pas suffisamment grave pour justifier la création d’un mur étanche entre les deux?

Il nous faut transmettre des messages objectifs, axés sur l’usage sécuritaire des opioïdes et sur leurs effets pernicieux en matière d’accoutumance. Il importe aussi de rappeler à tous, patients comme médecins, qu’un médicament incroyablement puissant et efficace peut aussi se révéler un produit incroyablement néfaste et destructeur.

La solution au problème des opioïdes doit passer par un contrôle à la source sérieux et multivolet. Il faudra certes améliorer l’accès aux centres de traitement et aux méthodes qui permettront aux patients de se libérer des affres de l’accoutumance. Mais il nous faudra aussi endiguer le problème sous-jacent de la dépendance de notre société à l’égard des fonds versés par l’industrie pharmaceutique à la formation médicale.

Alan Cassels est expert-conseil auprès du site EvidenceNetwork.ca. Il est l’auteur de The Cochrane Collaboration : Medicine’s Best Kept Secret, qui vient de paraître.

Mai 2016

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