Faire le lien entre la recherche universitaire, le public et les décideurs politiques

Par Kathleen O’Grady et Noralou Roos

Pourquoi est-il important que les chercheurs sortent des « murs à péage sacrés » des publications universitaires

Une version de ce commentaire est parue dans Options Politiques 

Faire le lien entre la recherche universitaire, le public et les décideurs politiques

Un article publié dans une revue spécialisée évaluée par des pairs est lu, en moyenne, par une dizaine de personnes tout au plus, selon un commentaire controversé intitulé « Prof, no one is reading you (Prof, personne ne vous lit », qui s’est répandu comme une traînée de poudre sur Internet l’année dernière, Ses auteurs, Asit Biswas, universitaire basé à Singapour, et Julian Kirchherr, chercheur à Oxford, citent des statistiques frappantes : jusqu’à 1,5 million articles évalués par des pairs sont publiés chaque année et jusqu’à 82 % d’entre eux ne sont jamais cités ne serait-ce qu’une fois, même par d’autres chercheurs.

Autrement dit, pour l’essentiel, les publications universitaires influencent rarement les modes de pensée au-delà des cercles de privilégiés dans lesquels elles sont produites, et la grande majorité d’entre elles sont loin d’influencer les politiques et le débat publics sur des questions cruciales.

D’autres chercheurs contestent ces statistiques désastreuses et utilisent des méthodes différentes pour étayer leurs chiffres, en changeant par exemple les éléments pris en compte comme citation (en incluant des citations de leurs propres travaux et de travaux non universitaires), et en utilisant des paramètres plus larges pour vérifier les citations de leurs travaux.

Dans le blogue de la London School of Economic, Dahlia Remler jette un doute sur ces chiffres accablants dans son article intitulé “Are 90 percent of academic papers really never cited?” « Est-il vrai que 90 % des travaux universitaires ne sont jamais cités? ». Elle note qu’en réalité le taux de citation varie beaucoup selon le domaine, mais reconnaît tout de même que jusqu’à un tiers des articles en sciences sociales, 82 % des travaux en sciences humaines et 27 % des travaux en sciences naturelles ne sont pas cités. Ce qui avait commencé par la réponse d’une sceptique se termine par un simple appel : « Il faut remettre de l’ordre dans la façon de publier les travaux universitaires. »

Au cas où l’on penserait que les sciences tirent mieux leur épingle du jeu, les preuves ne sont pas si favorables. En effet, la revue Science constatait il y a 20 ans que seulement 45 % des articles publiés dans les 4 500 revues scientifiques les plus importantes étaient cités dans les 5 ans suivant leur publication. Une étude plus récente révèle que ce chiffre est en baisse : seulement 40,6 % des articles publiés dans les principales revues spécialisées en sciences et sciences sociales étaient cités dans les 5 ans suivant leur parution.

En d’autres termes, le problème n’est pas nouveau et semble s’aggraver. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il y a trop de choses à lire. 

Nous sommes inondés dans une mer d’articles non lus

Il y a eu un accroissement spectaculaire du nombre de revues, et par le fait même, du nombre d’articles publiés chaque année. Un Rapport de la STM (association professionnelle du secteur de l’édition savante) datant de 2015 a relevé plus de 28 000 revues savantes évaluées par des pairs en activité qui publient en anglais environ 2,5 millions d’articles par année. Le rapport constate que le nombre de revues augmente d’au moins 3,5 % par année, ce qui reflète un accroissement du nombre de chercheurs d’environ 3 % par année.

L’accroissement du nombre de revues universitaires est peut-être également lié à leur étonnante forte rentabilité ainsi qu’au contre-courant orienté vers la création de revues en libre accès. En d’autres termes, la cadence de publication des articles universitaires fait plus que doubler tous les 20 ans, d’après le site Chronicle of Higher Education. Et ce sont là des chiffres optimistes. Une autre étude fixe la croissance du nombre d’articles à 6,3 % par année en moyenne.

Résultat? Une tendance à avoir davantage d’articles recueillant moins de citations.

Mais il s’avère que ce n’est pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Juste pour la majorité. À mesure que le nombre de revues augmente, le nombre de citations en moyenne par article décroît. Le rapport de la STM indique, cependant, que la distribution des citations est très inégale et que 80 % des citations se retrouvent dans moins de 20 %articles. Un chercheurs a résumé cette tendance de la façon suivante :  “fewer journals and articles [are] cited, and more of the citations [are] to fewer journals and articles.” « moins de revues et d’articles sont cités, mais ceux qui sont cités sont publiés dans un nombre restreint de revues et d’articles. »

Autrement dit, le déluge d’articles non cités est ponctué par une poignée d’articles qui montent à la surface comme la pointe d’un iceberg. Mais au cas où vous auriez l’impression que ce sont les revues bien établies qui en profitent, c’est l’inverse qui se produit. L’influence des revues prestigieuses qui dominaient jusqu’à présent pourrait bien être chose du passé. Il s’avère que les articles très cités publiés dans des revues très citées sont de moins en moins fréquents, tandis que le nombre d’articles très cités venant de nouvelles revues moins bien établies augmente régulièrement.

Un certain nombre de facteurs atténuants expliquent pourquoi tant d’articles ne sont pas cités. En voici quelques-uns : le mantra publish or perish, ou « publier à tout prix », qui semble être inculqué de plus en plus tôt chez les nouvelles générations; le « saucissonnage » des études en de nombreux éléments pour maximiser la quantité d’articles publiés; un système universitaire qui récompense les chercheurs pour la quantité d’articles qu’ils publient et pas nécessairement pour leur influence. En résumé, on ne verra pas de changement à moins que, comme le souligne un commentaire, « the system of rewards is changed (le système de récompenses soit changé) ».

Une partie de la responsabilité revient certainement, au premier chef, au système qui méprise ou du moins fait peu de cas de l’engagement des universitaires auprès des médias, des décideurs politiques et du reste du monde auquel il prétend s’adresser. En réalité, en dehors du milieu universitaire, peu de gens connaissent ou lisent les revues spécialisées.

Inciter les universitaires à collaborer avec les médias

En expliquant au public pourquoi leur recherche est importante, les universitaires feraient un pas modeste mais néanmoins essentiel. On pourrait supposer qu’une grande partie des recherches dont les résultats sont publiés dans des revues pourraient ou devraient revêtir un intérêt au-delà des cercles universitaires, en particulier aux yeux de ceux qui prennent des décisions politiques.

Dans leur article, Biswas et Kirchherr appuient précisément cette démarche. D’après eux, la réponse aux chercheurs qui vivent en vase clos dans le monde des revues spécialisées est de sortir de ce carcan et d’engager un débat avec les médias généralistes : « If academics want to have an impact on policymakers and practitioners, they must consider popular media, which has been ignored by them (Si les universitaires veulent avoir un impact sur les décideurs et les praticiens, ils doivent tenir compte des médias populaires qu’ils ont ignorés). » Il ne s’agit pas de rejeter les publications universitaires ni de réfuter les données importantes qu’elles communiquent, mais de prolonger le processus de publication.

Alors pourquoi n’est-ce pas encore le cas, ou du moins pas souvent?

Un article publié dans SciLogs l’explique ainsi : « The biggest hurdle is that academia has yet to find an incentive for them to take time away from the lab to engage the public. Universities still operate under an ancient system that values only scholarly output (Le plus grand obstacle est que le milieu universitaire n’a pas encore trouvé un moyen d’inciter les chercheurs à s’absenter de leurs laboratoires pour aller à la rencontre du public. Les universités fonctionnent encore selon un ancien système qui attache seulement de l’importance à la production de travaux de recherche). »

Le médecin chercheur Daniel Cabrera a lancé un appel pour changer la manière dont les « facteurs d’impact » d’une citation dans une revue spécialisée servent à la promotion des carrières universitaires. Il propose plutôt que l’on mettre en place un système qui récompense également les chercheurs qui attirent l’attention du public et partagent leurs connaissances par le biais des médias, qu’ils soient traditionnels, nouveaux ou sociaux. Le décompte des revues et des citations ne suffit plus.

Cabrera attire l’attention sur les nombreuses données solides disponibles et accessibles au public dans les médias et les médias sociaux. Il pense qu’il est temps que les universitaires s’impliquent au-delà des articles de revues spécialisées et communiquent leurs données et leurs idées à un public intéressé plus large.

Ces appels à la collaboration des universitaires avec les médias, et au-delà, ne sont en aucun cas isolés. C’est une sorte d’appel au clairon.

L’année dernière, le journal The Guardian publiait un commentaire s’adressant aux universitaires les enjoignant de quitter leur tour d’ivoire et de présenter leurs travaux aux médias. L’auteure de l’article, Kristal Brent Zook, elle-même universitaire mais également journaliste, affirme s’être demandé pourquoi ses collègues chercheurs ne collaboraient pas et n’écrivaient pas plus souvent dans les médias : « Why don’t we hear more from the doctors behind the data (Pourquoi n’entendons-nous pas davantage parler les personnes derrière les données)? » Elle a alors posé à différents universitaires, et les réponses obtenues l’ont étonnée.

Il se trouve que la principale raison est la peur. D’après Zook, les chercheurs ne collaborent pas avec les médias car ils ont peur de l’inconnu, des médias et de leur fonctionnement, et de dialoguer avec le grand public. Il existe également une méfiance tacite, voire une certaine hostilité, entre les universitaires et les journalistes, qui ont des cultures, des échéanciers et des objectifs distincts.

Toutefois, selon Sense About Science USA, la porte des journalistes est (presque) toujours ouverte. Les auteurs du site ont récemment publié de nouveaux guides sur les médias à l’intention des scientifiques et ont en même temps interrogé plus de 200 journalistes. Ils ont constaté les faits suivants : 92 % des journalistes sont toujours ouverts quand des scientifiques les appellent pour partager de l’information; 94 % disent qu’ils veulent savoir si leurs sources pensent avoir été mal citées ou mal représentées; et 94 % lisent toujours ou la plupart du temps les articles universitaires en question avant de se mettre en rapport avec les scientifiques et demander une entrevue sur leurs recherches.

Que se passe-t-il lorsque les chercheurs sortent de la chambre d’écho que sont les revues universitaires?

Dans son commentaire, Zook constate les effets positifs de la présence des chercheurs dans les médias. Une universitaire raconte que l’un de ses articles en ligne est devenu viral et s’est retrouvé dans de nombreux programmes d’études, ce qui lui a donné des occasions de rédiger de nouveaux articles de recherche, des chapitres d’ouvrages et même un livre et indirectement, d’obtenir une bourse. « It was a catalyst (Cela a été un catalyseur) », explique-t-elle. Une autre chercheuse souligne qu’en écrivant pour les médias elle a amélioré ses compétences rédactionnelles. Elle s’est rendu compte que ses articles étaient truffés de jargon et que ces grands mots étaient souvent une « béquille ». « I have to cut through the bullshit and just say what I really mean (Je dois condenser tout ce baratin et m’exprimer en termes clairs et précis). ».

Dans un blogue publié récemment dans le British Medical Journal, David Payne fait écho à l’appel lancé en faveur d’une intervention plus grande des chercheurs auprès du public : « Being an academic is all about people knowing about your research… Don’t leave a paper to its own devices (L’essence même du travail d’universitaire, c’est justement de faire connaître ses recherches au monde. N’abandonnez pas vos articles). ». En d’autres termes, la publication d’un article n’est que le début du processus d’échange, et non la fin.

De même, Duncan Green souligne dans un blogue publié sur le site London School of Economics Impact que les chercheurs passent la grande majorité de leur vie professionnelle à l’intérieur des « murs à péage » des revues universitaires. Mais ils pourraient et devraient être plus actifs dans les nouveaux médias et les médias sociaux pour attirer l’attention du public sur leurs recherches.

Un article du Wall Street Journal intitulé « Why the Dean of Harvard Medical School Tweets (Pourquoi le doyen de l’École de médecine de Harvard microblogue) » explique également comment une stratégie d’échange et de collaboration réussie – dans ce cas, en utilisant Twitter – peut donner un sens à la recherche au-delà du milieu universitaire et toucher de manière grandement fructueuse d’autres éducateurs, des décideurs, des économistes et des politiciens. Il est nécessaire de mettre à profit les médias nouveaux et traditionnels pour atteindre un public plus large, pérenniser la recherche et changer les choses.

Comment le public récolte les fruits du rayonnement universitaire

Intéresser le public par le biais des médias nouveaux et traditionnels est donc bénéfique à plusieurs égards pour le rayonnement universitaire, mais cela se révèle aussi bénéfique pour le grand public. Selon des données rapportées par Deepti Pradham au nom de l’initiative OpEd Project, seulement 2 % des citoyens des États-Unis sont engagés activement et officiellement dans une formation scientifique, alors que le reste de la population acquiert des connaissances par l’entremise des médias généraux. La diffusion de données probantes de qualité dans les organes d’information peut exercer une influence sur les perceptions du public et nourrir les débats sur plusieurs enjeux politiques cruciaux.

La baisse des taux de vaccination est un bon exemple. Dans le cadre d’une étude dont les résultats ont été publiés l’an dernier, 60 chercheurs ont répondu aux questions d’un sondage concernant l’importance de communiquer leurs travaux au public. Alors que 59 % des répondants ont déclaré que leurs recherches pourraient présenter un intérêt, moins de la moitié a dit trouver « très important » de s’y consacrer eux-mêmes. Autrement dit, ces chercheurs estiment que cela ne fait pas partie de leur travail. La moitié dit ne pas avoir l’occasion de communiquer avec le public, et encore la moitié estime ne pas en avoir le temps.

Mais les auteurs de l’étude soulignent les résultats auxquels conduit un tel manque de rayonnement. Ils constatent que l’information erronée circule largement dans le domaine de l’autisme, y compris parmi les parents et les soignants d’enfants autistes. Les conséquences sont bien concrètes, à commencer par les mythes malheureusement récurrents à propos des méfaits de la vaccination (voulant que les vaccins causent l’autisme, alors que cela est contredit par des preuves substantielles) qui ont un effet direct sur les taux de vaccination dans la population.

Les données probantes sont là, et c’est très bien, mais elles ne se rendent pas jusqu’au public. Le manque de communication entre les chercheurs scientifiques et le public « threatens the relationship with the community they’re trying to help (compromet les liens avec la collectivité qu’ils essaient d’aider) », soutient un éditorial de la Simons Foundation Autism Research Initiative.

Appelant parmi d’autres à une présence universitaire accrue dans le monde au-delà des publications spécialisées, Ben Goldacre déclarait dans Times Higher Education que cet engagement est tout particulièrement nécessaire dans l’élaboration des politiques gouvernementales : « we need more of this interaction, not less (il faut plus, et non moins, de cette interaction) ». Cet universitaire publie régulièrement des articles dans les médias grand public et s’entretient avec les conseillers politiques et les politiciens en vue de faire rayonner la recherche au-delà des revues scientifiques, de manière qu’elle éclaire l’élaboration en cours des politiques et des lois. Selon Goldacre, le personnel politique est absolument désireux que des universitaires qui sont experts dans leur domaine exercent des pressions. Ils veulent et doivent s’appuyer sur des données probantes pour accomplir leur travail, et les universitaires souhaitent que leurs travaux aient une portée. Il s’agit en quelque sorte d’un mariage parfait.

Il existe toutefois des obstacles qu’on ne peut ignorer. Pour plusieurs universitaires, le défi réside dans le fait que même s’ils ont la volonté de s’engager dans de tels débats publics – ce qui veut dire se rendre là où se trouvent les différents publics, dans les médias traditionnels, nouveaux et sociaux –, ils ne savent souvent pas comment s’y prendre, et peu d’entre eux ont le temps ou les ressources pour le faire correctement.

Comment 700 mots peuvent faire bouger les choses

C’est exactement dans ce contexte qu’EvidenceNetwork.ca est né au Canada. Les universitaires fondatrices de ce réseau, Noralou Roos et Sharon Manson Singer, étaient frustrées par le fait que des travaux de recherche qu’elles connaissaient bien dans le domaine des politiques canadiennes en matière de santé parvenaient rarement à une diffusion dans les médias grand public. Il y avait certes quelques exceptions notables, venant d’une poignée de journalistes aguerris dans le domaine de la santé, et par ailleurs éparpillés à travers le pays. Dans l’ensemble, elles constataient que les débats dans les médias étaient dominés par les exagérations des groupes d’influence de gauche et de droite ainsi que des partis politiques. Les positions extrêmes obtenaient du temps d’antenne, mais les nuances et la profondeur que l’on retrouve dans les recherches étaient évacuées.

Roos et Manson Singer désiraient introduire plus de données probantes dans les discussions et voir la recherche universitaire dans toute sa richesse obtenir un égal temps d’antenne. Elles ont donc fondé EvidenceNetwork.ca. Une contribution financière notable des Instituts de recherche en santé du Canada et de Research Manitoba allait leur permettre de bâtir un pont entre le milieu universitaire et le monde journalistique.

En consultation avec nos experts universitaires, nous avons découvert que les universitaires craignent souvent de perdre le contrôle sur le message et sur la manière de présenter leurs travaux s’ils accordent une entrevue traditionnelle dans les médias. Par ailleurs, nos conseillers médiatiques nous ont expliqué comment les universitaires ne parviennent souvent pas à adopter le ton, le style d’expression ainsi que les niveaux de profondeur et de complexité acceptés dans les contributions proposées aux publications grand public.

C’est de cette tension qu’est née l’idée d’aider nos partenaires universitaires à rédiger des textes destinés aux pages d’opinion que l’on retrouve dans la plupart des organes d’information. Ces articles d’opinion influencent fréquemment les politiciens, les responsables de l’élaboration des politiques et autres décideurs. Il s’agit d’un genre médiatique lu par un grand nombre de personnes, et où les travaux scientifiques et leurs résultats peuvent apparaître au premier plan.

Nous avons adopté un modèle légèrement différent, en considérant que les universitaires n’ont pas tous les talents et ne peuvent satisfaire tout le monde. On ne peut s’attendre à ce qu’ils connaissent comme le fond de leur poche tout l’univers médiatique ou à ce qu’ils aient le temps ou l’envie d’entretenir des liens directs avec les journalistes et les éditeurs. Nous avons donc décidé de le faire pour eux.

Ce qui n’était qu’une expérience en 2011 est devenu un service médiatique complet à l’intention des universitaires et un centre d’échange d’information qui réunit des articles originaux et de grande qualité, portant sur les politiques en matière de santé et prêts à être publiés dans les médias.

EvidenceNetwork.ca agit en tant que médiateur et service d’édition auprès des universitaires, auxquels on demande de rédiger une ébauche de leur texte d’opinion. Nous les guidons quant à la manière de réaliser ce premier jet, en leur indiquant les choses à faire et à éviter. Nous prenons ensuite le relais. Le travail de notre équipe d’édition consiste à resserrer le texte d’opinion en prenant en considération les exigences de différents types de médias. Les premières versions des textes sont souvent élaguées pour en arriver à un nombre de mots précis, l’argumentation est resserrée et le jargon est remplacé par un vocabulaire simplifié ou un ton conversationnel qui correspond au style traditionnel du texte d’opinion.

L’auteur fait partie de ce processus, du début à la fin. Les textes d’opinion passent habituellement par trois étapes de révision et, si le sujet est controversé ou se rapporte de quelque façon à un enjeu politique, ils sont soumis pour examen à d’autres experts, qui valident l’équilibre et l’exactitude du contenu. Tous les éléments probants sont reliés à leurs sources par des hyperliens. Une fois que nous estimons que le texte est prêt à être publié, nous faisons approuver cette version par l’auteur, puis EvidenceNetwork.ca entreprend au nom de l’auteur les démarches requises en vue de la parution de l’article dans les principaux médias.

Il a été solidement démontré que cela fonctionne. En 2015, nous avons édité plus de 100 textes d’opinion, dont nous avons assuré le placement dans les médias. Au cours de cette seule année, nous avons obtenu près d’une cinquantaine de publications dans les 5 principaux organes de presse (Globe and Mail, National Post, Toronto Star, La Presse et Le Devoir), de même que 191 publications dans d’autres journaux de grandes villes et 665 dans la presse régionale. Les résultats se sont d’ailleurs améliorés au fil des ans. Au total, en moins de 5 ans, nous avons assuré l’édition et le placement de 494 textes d’opinion, qui se sont traduits en plus de 2 000 publications médiatiques, depuis les plus grands organes de presse jusqu’aux journaux ruraux ou associés à des créneaux particuliers partout au pays.

À la suite de ces publications, les auteurs de textes d’opinion que nous avons accompagnés ont été cités par des ministres et ont été invités à des audiences parlementaires, à des comités et à des réunions préparatoires, aux paliers tant fédéral que provincial. Nos articles ont été les déclencheurs d’autres enquêtes médiatiques, d’éditoriaux et d’entrevues pour nos auteurs, que ce soit dans la presse écrite, sur le Web, à la radio ou à la télévision. Plusieurs d’entre eux ont reçu des prix de rayonnement universitaire saluant leurs efforts de la part des universités les plus avant-gardistes. Il est difficile d’évaluer exactement dans quelle mesure l’éclairage de la recherche transmis par les textes d’opinion est pris en compte par les milieux politiques et autres, et aux fins de l’élaboration des politiques. Une chose est sûre toutefois, la recherche est présente dans l’environnement social plutôt que de se confiner dans celui des revues universitaires.

L’amorce d’un mouvement mondial

Nous espérons que le pont que nous avons contribué à construire entre les médias grand public et la recherche universitaire inspire d’autres échanges et formes de collaboration entre ces deux milieux distincts. Nous souhaitons aussi que notre modèle misant sur les textes d’opinion soit repris par d’autres et ailleurs.

EvidenceNetwork.ca n’est certainement le premier à s’engager dans cette voie. Plusieurs autres modèles visant à aider les universitaires à mettre en valeur leurs recherches auprès du grand public se sont révélés fructueux. Fondé à Prague mais avec un siège à New York, Project Syndicate offre à des publications ayant une diffusion mondiale des commentaires provenant d’auteurs universitaires, édités par des professionnels et prêts à publier, en proposant un modèle d’abonnement (les médias s’abonnent à un tarif établi en fonction du service choisi). Project Syndicate affirme diffuser des contenus dans 476 médias répartis dans 154 pays.

Avec des équipes aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie, The Conversation, un fournisseur de contenus de qualité, mise sur la collaboration entre des journalistes et des universitaires pour « traduire » la recherche universitaire en articles d’information et d’analyse fondés sur des données probantes. The Conversation favorise la republication gratuite de tous ses articles sous Creative Commons et forme des partenariats avec une diversité de médias afin de diffuser ces contenus à l’échelle mondiale. Son financement provient d’un large éventail de partenaires universitaires et de fondations.

Depuis des décennies, par le biais de l’estimé Policy Options/Options politiques, des laboratoires d’idées de grande notoriété, comme l’Institut de recherche en politique publique, ont aussi mis à la portée de publics multiples la recherche à l’appui de l’élaboration des politiques.

Au Canada, le Centre canadien science et médias ne fournit pas directement de contenu aux médias, mais favorise la collaboration entre les journalistes et les experts universitaires, organise des webinaires et fournit aux médias des explications et du matériel contextuel sur des questions de recherche complexes. Le Centre partage aussi avec les journalistes des articles universitaires dont la publication est imminente afin d’accroître la couverture médiatique des dossiers scientifiques. Financé par les secteurs privé, public et sans but lucratif assure son indépendance en refusant que plus de 10 % de son financement provienne de la même source.

Il existe aussi au Canada et aux États-Unis des projets visant à améliorer la place qui est accordée aux voix des femmes dans les médias. La ressource canadienne Informed Opinions offre des ateliers sur la rédaction de textes d’opinion dans des universités et auprès d’organisations non gouvernementales dans différentes régions du pays et fournit des conseils stratégiques pour aider les femmes à être plus publiées et interviewées dans les médias. Le slogan humoristique qu’a adopté Informed Opinions, « OMG! What if I really AM the best person? (Oh mon dieu! Et si j’étais vraiment la meilleure?) » résume sans l’ombre d’un doute ce que ressentent un trop grand nombre de femmes universitaires au moment de se frayer un chemin dans les médias et de revendiquer leur place en tant qu’expertes. Shari Graydon, la fondatrice, a d’ailleurs réalisé une étude originale sur la sous-représentation des femmes en tant que sources journalistiques au Canada. Malheureusement, malgré l’attention accordée à ce problème ces dernières années, les statistiques montrent que les choses n’ont pas changé depuis quelques décennies, alors que les femmes ne sont citées comme sources que dans une proportion de 21 % par rapport aux hommes. Les textes d’opinion représentent pour les femmes une occasion unique de conserver le contrôle de leur voix et de leur message tout en diffusant leur expertise vers de plus larges publics.

Il est grand temps qu’un mouvement mondial fasse rayonner les fruits de la recherche universitaire dans tous les milieux, sous une forme accessible, afin que cette contribution ne reste plus cantonnée derrière les « murs à péage » des revues scientifiques et devienne une source de changement dans le monde où nous vivons.

Nous avons tous intérêt à ce que les travaux universitaires soient largement diffusés et soient discutés en profondeur. Ce sont les faits qui comptent, et cela passe par une reconnaissance des données probantes.

Ce texte est une adaptation d’un livre numérique qui paraîtra bientôt sous le titre Why We Need More Canadian Health Policy in the Media. Dirigé par Noralou Roos, Kathleen O’Grady et collab., l’ouvrage pourra être consulté en différents formats, dont Kindle, Apple et Google.

Kathleen O’Grady est rédactrice en chef d’EvidenceNetwork.ca et associée de recherche à l’Institut Simone de Beauvoir de l’Université Concordia à Montréal. Elle écrit régulièrement pour des publications, dont Chicago Tribune, Huffington Post et Montreal Gazette.

Noralou Roos est directrice fondatrice d’EvidenceNetwork.ca et professeure au Collège de médecine Max Rady de l’Université du Manitoba. Elle a aussi été directrice fondatrice du Manitoba Centre for Health Policy. 

Juillet 2016

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