Le temps est venu de sortir la recherche des universités

Par Adalsteinn Brown et Stephen Bornstein

L’amélioration du système de santé passe par une formation adéquate de nos experts en la matière

Une version de ce commentaire est parue dans Options Politiques et Le Huffington Post Québec  

Le temps est venu de sortir la recherche des universitésIl existe un réel décalage entre la recherche de classe mondiale qui s’effectue au Canada sur les services et les politiques de santé et sa mise en application au sein de notre propre système de santé.

Nos titulaires de doctorat comptent parmi les chercheurs les plus productifs et respectés dans les disciplines s’intéressant aux services, aux politiques et à l’économie en matière de santé. En effet, les universités canadiennes figurent souvent parmi les dix premières au monde dans ces domaines. Notre système de santé continue néanmoins d’afficher un rendement médiocre. Comment expliquer ce paradoxe?

Dans le classement des systèmes de santé comparables établi par le Fonds du Commonwealth sur la base d’indicateurs de qualité et de rendement, le Canada figure continuellement en queue de peloton dans de nombreuses catégories, dont la rapidité de la prise en charge ainsi que la sécurité et l’efficacité des soins. Seuls les États-Unis, qui arrivent au dernier rang, affichent un bilan pire que le nôtre.

Il serait facile de pointer du doigt le financement de la santé, mais ce serait une erreur.

Le Canada consacre environ 10,4 % de son PIB à la santé. C’est davantage que le Royaume‑Uni, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, qui se classent respectivement au 1er, au 4e et au 7e rang du tableau global, tandis que le Canada n’obtient qu’une lamentable 10e place.

Si le problème n’en est pas un de financement, cela signifie que c’est la gestion qui est en cause. La vérité, c’est que bien souvent, notre système de santé est mal administré. Il y a toutefois une bonne nouvelle : nombreuses sont les mesures qui permettraient au Canada de s’extraire de sa position embarrassante au classement.

Un grand nombre d’études menées par des experts canadiens et étrangers ont fait ressortir l’écart entre le rendement actuel de notre système de santé et celui que nous sommes en droit d’attendre. Quelles améliorations pourrait-on y apporter?

Des rapports qui ont fait date au Manitoba et en Ontario confirment que la probabilité qu’un patient subira une intervention chirurgicale nécessaire dépend fortement de son lieu de résidence. Nombre de recherches révèlent un écart considérable entre les soins jugés efficaces et adéquats et ceux que la population reçoit dans les faits. Une étude publiée voilà plus d’une décennie démontrait qu’un séjour à l’hôpital sur treize débouchait sur un événement indésirable, lequel se soldait par une mort évitable dans 9 % des cas. Une étude de suivi indique que les choses ont peu changé depuis. Or il est possible de faire mieux. Comment?

La transformation du système de santé exige une plus grande contribution des acteurs formés pour proposer des changements, les mettre en œuvre et les évaluer en se fondant sur des données probantes. Ce qui n’est pas le cas en ce moment au Canada.

Chaque année, les bailleurs de fonds canadiens investissent plus de 3,5 millions de dollars dans la formation de doctorants spécialisés en santé. Toutefois, la possibilité de décrocher un poste universitaire est faible pour la majorité d’entre eux et les débouchés dans ce secteur tendent à diminuer. En fait, la plupart s’orienteront vraisemblablement vers les services de santé et la gestion des soins et non pas dans le monde universitaire. Or les programmes de doctorat ne les préparent pas à ce type d’emploi.

Dans une étude menée à partir d’entrevues, on apprend que les titulaires récents d’un doctorat en santé n’ont pas l’influence qu’ils pourraient avoir sur le système de santé, c’est-à-dire le genre de contribution que bon nombre de doctorants considèrent comme un objectif de carrière et la raison qui les a motivés à faire des études. Même s’ils sont bien préparés du point de vue universitaire, il leur manque les compétences requises en matière de gestion et de leadership pour prendre des décisions difficiles fondées sur des données probantes et se consacrer sans relâche à la tâche d’évaluer et d’améliorer tous les volets du système de santé.

Il est possible de changer cet état de choses – et nous avons d’ailleurs commencé à le faire.

Depuis deux ans, l’Alliance de recherche sur les services et les politiques de santé du Canada collabore avec des spécialistes d’un bout à l’autre du pays afin d’augmenter l’influence des titulaires de doctorat sur la qualité et la viabilité du système de santé, en améliorant la formation et la préparation de ces derniers.

Le temps est venu de sortir la recherche du contexte universitaire et de l’intégrer dans la communauté.

Aujourd’hui, nous proposons des possibilités de stages d’apprentissage qui permettent aux titulaires de doctorat d’évoluer au sein des hôpitaux, des agences gouvernementales et d’autres structures et de mettre leurs compétences et leurs connaissances directement au service du secteur de la santé dans une perspective d’amélioration.

De plus, nous travaillons à l’élaboration d’un programme d’enseignement à source ouverte destiné à la transmission des compétences en gestion et en leadership requises pour traduire l’expertise des titulaires de doctorat en bonnes décisions pour notre système de santé.

Les débats sur le financement du système de santé auront toujours leur importance. Pour améliorer ce dernier, toutefois, il faut s’assurer de disposer du personnel requis pour le faire, indépendamment des transferts de fonds entre les gouvernements.

Nous avons des ressources essentielles à notre portée : des programmes de formation universitaire d’un bout à l’autre du pays et des diplômés désireux de se rendre utiles à la société. Reste à leur donner toutes les chances de le faire.

 

Adalsteinn Brown est expert-conseil auprès du site EvidenceNetwork.ca, directeur de l’Institute of Health Policy, Management and Evaluation à l’Université de Toronto et titulaire de la Chaire Dalla Lana en politiques de santé publique. Il a occupé des postes de direction au sein du gouvernement de l’Ontario.

Stephen Bornstein est directeur du Centre for Applied Health Research et professeur à l’Université Memorial. Il a occupé des postes de direction au sein du gouvernement de l’Ontario.

Novembre 2016

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