Lorsque les inégalités se creusent au Canada, le bien-être des enfants se dégrade

Par Erin Schryer et Nicole Letourneau

Il faut investir dans un programme de développement de la petite enfance de grande qualité — et non seulement dans des services de garde abordables

Une version de ce commentaire est parue dans La Presse et Le Huffington Post Québec 

Lorsque les inégalités se creusent au Canada, le bien-être des enfants se dégrade

Tous les 20 novembre depuis 1993, on souligne la Journée nationale de l’enfant un peu partout au Canada. Cette date commémore l’adoption, par les Nations Unies, de deux documents énonçant en quoi consistent les droits de l’enfant : la Déclaration des droits de l’enfant de 1959 et la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989.

Malheureusement,   a fait bien peu de tapage dans les médias de notre pays en 2016. Si l’on en juge par le plus récent Bilan Innocenti de l’UNICEF : l’équité pour les enfants, un rapport qui évalue les écarts en matière d’inégalités du bien-être chez les enfants dans les pays les plus riches, les raisons de se réjouir sont peu nombreuses.

Le rapport de l’UNICEF révèle à quel point les pays riches comme le Canada ont laissé leurs enfants les plus défavorisés prendre du retard par rapport à l’enfant « moyen » au chapitre de la santé, de l’éducation, du revenu et de la satisfaction de vivre. Il conclut que le Canada est l’une des sociétés les plus inégales en ce qui concerne la condition des enfants et des adolescents, se classant au 26e rang sur 35 pays riches.

Ce bilan nous démontre clairement que lorsque les inégalités se creusent, le bien-être des enfants se dégrade.

L’UNICEF n’est pas la seule organisation qui s’inquiète du bien-être des enfants dans notre pays. Un rapport publié en 2014 par l’Institut canadien d’information sur la santé conclut que 26 % des enfants canadiens connaissent avant l’âge de la maternelle un problème de développement qui touche la communication, le langage, la cognition, la dimension socioaffective ou la santé physique. On y souligne notamment que dans les quartiers à faible revenu, 35 % des enfants sont sujets à un retard de développement, comparativement à 20 % dans les quartiers à revenu élevé.

Toutefois, ce ne sont pas toutes les régions du pays qui affichent des résultats médiocres.

Les données de Statistique Canada révèlent des écarts notables entre les provinces. La probabilité pour un enfant de vivre dans une famille à faible revenu est la plus grande en Colombie-Britannique (23 %), suivi des provinces de l’Atlantique (20 %). Les enfants québécois sont les moins vulnérables; ils n’ont que 8 % de chances de vivre dans la pauvreté. En outre, le Québec en fait plus que les autres provinces pour lutter contre les inégalités, comme subventionner des garderies à contribution réduite, des congés parentaux et des transferts pécuniaires et fiscaux orientés vers la famille, qui représentent au total 10 % des dépenses provinciales en matière de programmes.

Compte tenu du fait que les inégalités surviennent tôt dans l’existence — et semblent se perpétuer — il est impératif et urgent que toutes les régions du Canada élaborent un cadre de développement de la petite enfance de grande qualité et y investissent durablement.

Même si le gouvernement fédéral s’est engagé à collaborer avec les provinces dans le dossier de l’éducation de la petite enfance et des services de garde, les discussions sont principalement axées sur l’augmentation du nombre de places en garderie et le coût d’un tel programme. Ce sont deux facteurs d’accessibilité importants, certes, mais il importe de rappeler à nos dirigeants politiques que les services de garde traditionnels ne constituent qu’une seule pièce du puzzle.

Nous proposons que le Canada s’appuie sur la philosophie et les arguments mis de l’avant par Fraser Mustard et Margaret McCain dans une série de rapports intitulée Le point sur la petite enfance. On y décrit des approches exhaustives en développement, protection et apprentissage de la petite enfance, qui reconnaissent, favorisent et soutiennent le rôle primordial et déterminant des parents en tant qu’éducateurs.

Les idées de Mustard et McCain se reflètent dans le travail considérable et les recherches effectués auprès de centres d’apprentissage des jeunes enfants comme Toronto First Duty et dans plusieurs centres de développement de la petite enfance au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard, où l’on a mis en œuvre des modèles universels qui intègrent les services de garde, la maternelle, le soutien à la famille et d’autres services au sein de réseaux communautaires rattachés aux écoles. Malheureusement, bon nombre de ces sites n’ont pas été soutenus, ou ne peuvent pas encore l’être, vu l’absence d’un cadre national qui redonnerait au développement de la petite enfance la place qui lui revient en tant que service social indispensable méritant notre attention et nos investissements.

D’un bout à l’autre du Canada, il faut réclamer un financement durable des programmes d’intervention précoce susceptibles d’avoir une incidence sur les inégalités néfastes pour le développement de l’enfant. Le Québec pourrait peut-être nous servir d’exemple.

Pour obtenir de meilleurs résultats en matière de développement des enfants et des adolescents, nous devons modifier notre approche et préconiser l’équité plutôt que l’égalité. L’équité, c’est offrir à tous les membres de la société les moyens nécessaires pour réussir, alors que l’égalité consiste à traiter tout le monde la même façon. Le modèle égalitaire ne fonctionne pas pour les enfants du Canada.

Un moyen de combler l’écart grandissant en matière d’égalité des chances serait d’établir, à l’échelle du pays, des centres de la petite enfance dont les services s’adresseraient aux jeunes familles et à leurs enfants. L’objectif consisterait à améliorer la dynamique familiale et à promouvoir l’apprentissage et le développement sain de l’enfant avant et après la naissance. Cela donnerait aux petits et à leurs familles, en particulier ceux des groupes à faible revenu, le coup de pouce nécessaire pour réussir à l’école et dans la vie.

Il faut agir maintenant. Un nombre record d’enfants vivent dans la pauvreté actuellement au Canada, et ce, en dépit de la résolution unanime adoptée en 1989 par tous les partis, qui visait à mettre fin à la pauvreté avant l’an 2000.

Encourageons les décisionnaires à élaborer un cadre de développement de la petite enfance de grande qualité axée sur la santé infantile et familiale, le développement, les soins et l’apprentissage, et d’y investir durablement. La solution ne réside pas seulement dans l’accès à des garderies abordables. Le temps est venu de s’attaquer aussi au problème de l’iniquité.

 

Erin Schryer est directrice générale de l’organisme provincial sans but lucratif Littératie au primaire inc., qui s’est donné pour mission d’offrir et de promouvoir des politiques et des programmes de littératie de grande qualité s’adressant à la petite enfance, afin que les enfants du Nouveau-Brunswick puissent apprendre à bien lire dès leur jeune âge.

Nicole Letourneau est experte-conseil à EvidenceNetwork.ca. Professeure aux facultés des sciences infirmières et de médecine de l’Université de Calgary, elle est également titulaire de la chaire de la Fondation Hôpital pour enfants de l’Alberta en santé mentale des parents-enfants de la même université.

February 2017

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