Le Canada a besoin d’une stratégie globale pour améliorer la sécurité des médicaments d’ordonnance prescrits aux aînés

Une version de ce commentaire est parue dans Options Politiques et Le Huffington Post Québec  

Canada needs a comprehensive strategy to improve prescription drug safety for seniors

Il y a quatre années, à l’âge de 84 ans, mon père a survécu à un accident vasculaire cérébral sévère. L’inconvénient, pour lui qui était autrement d’une forme exceptionnelle, est qu’il doit continuer à prendre, depuis ce moment-là, pas moins de neuf médicaments d’ordonnance par jour.

L’expérience de mon père avec la prise de médicaments multiples n’est pas inusitée pour son groupe d’âge. Les personnes de 65 ans et plus sont les plus grandes consommatrices de médicaments d’ordonnance au Canada. Elles prennent, en moyenne, 7.4 médicaments d’ordonnance.

Les experts se préoccupent des effets de l’utilisation croissante des médicaments sur les dépenses de la santé depuis quelques années, mais la sécurité des patients apparaît de plus en plus préoccupante. En 2011, les effets indésirables des médicaments ont entraîné l’hospitalisation de quelque 27.000 aînés – soit un sur 200.

Les aînés risquent davantage de faire l’expérience d’une réaction indésirable à un médicament, en partie à cause de changements physiologiques qui se produisent lorsque nous avançons en âge et qui modifient la façon dont notre corps répond aux médicaments et les digère. Par exemple, nos reins et notre foie deviennent moins efficaces pour éliminer les médicaments.

La prescription de médicaments repose trop souvent sur des données incomplètes ou déficientes, ce qui peut donner lieu à des ordonnances contre-indiquées et même nocives.

Plusieurs médicaments prescrits aux aînés ont été insuffisamment étudiés pour leur groupe d’âge ou n’ont pas été approuvés pour les maladies qu’ils sont censés traiter. Certains médicaments leur sont prescrits sans qu’on ait fait la preuve de leur innocuité et de leur efficacité, et parfois même quand leurs risques potentiels sont avérés (comme c’est le cas des antipsychotiques pour les patients souffrant de démence).

Jusqu’à la moitié des médicaments donnés aux aînés seraient pris de façon incorrecte ou prescrits de manière excessive.

De nombreux essais cliniques excluent non seulement les aînés mais aussi des personnes de tout âge qui prennent plusieurs médicaments. En moyenne, les deux tiers des aînés prennent au moins cinq médicaments au cours d’une année, le quart en prenant plus de dix.

La polymédication (plusieurs médicaments) accroît la probabilité de réactions ou d’interactions indésirables. Sa prévalence est passée de 54,7 pourcent d’aînés utilisant cinq médicaments d’ordonnance ou plus en l’an 2000 à 66,1 pourcent en 2014.

On peut constater les dangers de la polymédication dans les cabinets de médecins et dans les hôpitaux. Plus les aînés consomment de médicaments, plus ils sont susceptibles d’avoir besoin de soins médicaux d’urgence. Une étude a révélé que 12 pourcent des aînés qui prennent cinq médicaments d’ordonnance ou plus ont eu une réaction indésirable requérant une attention médicale.

De toute évidence, il faut trouver une solution.

Dans une nouvelle étude de l’Institut de recherche en politiques publiques, j’ai recensé de nombreuses initiatives mises en œuvre par des spécialistes, des groupes de défense et des autorités sanitaires en vue d’informer la population, de réattribuer les responsabilités et de promouvoir l’innovation. Si des telles initiatives sont valables, leur l’efficacité reste limitée puisqu’elles ne ciblent que certains aspects d’un problème plus vaste.

Pour améliorer la sécurité des médicaments d’ordonnance prescrits aux aînés, il faut mettre en œuvre des changements systémiques.

Les gouvernements pourraient miser plus fortement sur les outils législatifs et les instruments financiers à leur disposition pour orienter les efforts de tout un chacun dans la bonne direction. Une stratégie nationale globale nécessite le leadership et l’engagement de Santé Canada, des ministères de la Santé provinciaux et territoriaux, et des autorités sanitaires locales.

En s’appuyant sur les recommandations de 2015 du Comité sénatorial des affaires sociales, des sciences et de la technologie, cette stratégie ferait jouer à Santé Canada un rôle nettement plus actif en vue de réexaminer le processus d’approbation des médicaments, de superviser les médicaments récemment commercialisés qui sont prescrits aux aînés, d’améliorer le signalement des effets indésirables et de favoriser la recherche indépendante sur l’utilisation non conforme des médicaments d’ordonnance.

Les programmes d’assurance-médicaments provinciaux et territoriaux devraient être étendus pour assurer la couverture de traitements non pharmacologiques efficaces.

Il faudrait de plus que les provinces et territoires mettent régulièrement à jour leurs directives de prescription et imposent l’évaluation des médicaments. Les autorités sanitaires veilleraient enfin à ce que les professionnels aient accès aux outils de décision clinique et aux antécédents médicaux de leurs patients afin d’améliorer leurs pratiques de prescription.

Beaucoup reste à faire pour résoudre cette importante question de santé pour notre population vieillissante.

Nicole F. Bernier, chercheuse spécialisée en politiques de santé, est conseillère-experte avec EvidenceNetwork.ca. Elle est l’auteure d’une étude de l’Institut de recherche en politiques publiques intitulée Improving Drug Safety for Canadian Seniors.

Février 2017

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