L’itinérance coûte cher aux Canadiens, sans même qu’on s’attaque aux causes

Par Jino Distasio

Il est temps de mettre de l’avant l’approche du Logement d’abord

Une version de ce commentaire est parue dans La Presse

Homelessness costs Canadians big money without addressing the causesPendant presque toute sa vie, Murray Barr était un Américain ordinaire jusqu’au jour où tout a changé brusquement quand on a révélé sa tragédie personnelle et sa période d’itinérance et ainsi déclenché une frénésie médiatique.  Dans son article intitulé Million Dollar Murray, Malcolm Gladwell a fait de l’itinérance une cause notoire en montrant aux contribuables de la ville Reno, au Nevada ce que leur coûte le problème d’itinérance de Murray, soit environ un million de dollars, sans même qu’il ait un toit permanent.

L’histoire de Murray a beaucoup choqué parce qu’il semblait impensable que l’itinérance coûte cher, encore moins un million de dollars. En réalité, le cas de cette personne n’est pas rare.

Les personnes sans domicile ou qui n’ont pas de soutien dans le cas d’une maladie mentale ou d’une toxicomanie peuvent monopoliser pour leur survie beaucoup de ressources offertes par les services sociaux, notamment les refuges, les organismes sociaux et les hôpitaux. Ils ont aussi plus d’interaction avec les services de police, d’incendie et paramédicaux d’urgence, les organismes de première ligne qui traitent les symptômes visibles de l’itinérance. Tout cela a un coût.

Au Canada, pour les personnes aux prises avec l’itinérance ou un problème de santé mentale, les coûts annuels sont élevés, soit 53 144 $ par personne. Ce chiffre est tiré d’une recherche publiée l’été dernier dans le cadre du projet At Home Chez Soi (AHCS) qui fournit un coût précis des personnes dites « difficiles à loger » au Canada.

L’étude du projet AHCS a évalué l’efficacité du programme Logement d’abord dans cinq villes, soit Vancouver, Winnipeg, Toronto, Montréal et Moncton. Le projet, déployé à grande échelle, a nécessité 110 millions de dollars pour mettre fin à l’itinérance en offrant à un petit nombre de personnes des logements et des services de soutien essentiels, assurés par des équipes spécialisées.  Les résultats démontrent clairement que l’approche du Logement d’abord est un modèle beaucoup plus efficace que l’actuel ensemble de services de soutien épars, offerts aux personnes aux prises avec une maladie mentale et en situation d’itinérance et pour lesquelles les coûts peuvent rapidement grimper, comme Murray, à un million de dollars.

Le modèle du Logement d’abord permet d’économiser de l’argent en limitant la surconsommation de services. En effet, non seulement le projet a-t-il prouvé que l’approche du Logement d’abord met effectivement fin à l’itinérance dans environ 15 % de la population sans abri, atteinte de maladie mentale, mais elle permet également de contrebalancer une grande partie des 53 000 $ que chaque personne coûte au système.

Il est important de noter que le coût moyen de l’itinérance variait entre un peu plus de 29 000 $ à Moncton et 59 000 $ à Toronto (Vancouver se situait à 53 000 $, Winnipeg et Montréal à 45 500 $ et à 53 000 $, respectivement). Les recherches récentes montrent également une fourchette plus large qui s’étend d’environ 15 000 $ à 340 000 $ par personne et par année pour les plus grands utilisateurs de services.

Pourquoi l’itinérance est-elle si coûteuse?

Sans surprise, la grande part des coûts dans chaque ville est attribuable à la prestation de services de santé. À Vancouver, ils représentent une part de 48 pour cent des coûts. À Montréal et à Toronto, un peu plus de 40  pour cent des coûts couvrent les services de santé, incluant le traitement de la toxicomanie, les visites aux urgences et les services psychiatriques.

Le deuxième plus grand coût est lié aux aspects juridiques, notamment l’incarcération, l’interaction avec la police et les comparutions devant les tribunaux.  À Toronto, cela se représente 25  pour cent des coûts, soit près de 15 000 $ par personne. Dans les autres villes, ces coûts représentent entre 15 et 20 pour cent des sommes totals.

Le coût des refuges et des logements subventionnés est le troisième en importance. Pour Montréal, le coût atteignait près de 18 pour cent, tandis que dans les autres villes, cela tournait entre 10 pour cent à Winnipeg et environ 14 pour cent à Toronto.

Les variations entre les villes révèlent que chacune a un ensemble unique de facteurs qui doivent être abordés avec des solutions et des plans locaux.  Or, la structure générale des dépenses et des besoins est claire : la santé, les questions juridiques et les refuges coûtent de l’argent.

L’itinérance n’est pas gratuite, elle a un côut.

En revanche, que coûte le programme du Logement d’abord?  Pour les utilisateurs ayant les plus besoins les plus pressants, le coût du programme est de 22 257 $, tandis que pour ceux qui ont des besoins plus modérés, il s’élève 14 177 $ par année.

Les personnes qui travaillent à l’échelle locale pour mettre fin à l’itinérance attendent patiemment après le gouvernement fédéral et sa Stratégie nationale promise sur le logement, avec l’espoir d’obtenir du soutien pour leurs efforts. Cette stratégie devrait également être coordonnée avec les cadres provinciaux et municipaux, de sorte que les trois paliers de gouvernement, les organismes communautaires et sans but lucratif travaillent ensemble.

Pour répondre efficacement aux besoins complexes des personnes en situation d’itinérance, il nous faut une cohésion du système à grande échelle. Non seulement cela permettrait d’économiser de l’argent, mais ce serait la bonne chose à faire.

Mettre fin à l’itinérance est complexe, et la recherche nous indique qu’il faut améliorer les conditions sanitaires et socioéconomiques sous-jacentes à l’itinérance des personnes qui font une transition.  Nous avons bon espoir que cette approche du Logement d’abord soit une réussite si nous parvenons à offrir l’accès au bon ensemble de services.  Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons réduire le lourd fardeau économique de l’itinérance.

 

 

Jino Distasio est conseiller expert pour le site d’EvidenceNetwork.ca, professeur agrégé de géographie à l’Université de Winnipeg et directeur du Institute of Urban Studies.

 

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