Pourquoi, dans une mer de rose, tant de patientes atteintes de cancer se retrouvent-elles dans le rouge?

Par Steve Morgan

Une version de ce commentaire est parue dans Le Devoir et Le Huffington Post Québec

À l’instar de nombreuses familles, la mienne a été touchée par le cancer. Récemment, cet été, une cruelle coïncidence a voulu que ma mère et ma belle-mère reçoivent toutes deux un diagnostic de cancer. Ma mère a ét relativement chanceuse dans ses pronostics, tant sur le plan clinique que sur le plan financier.

Comme c’est le cas pour bien des personnes qui en viennent à y faire appel, le système canadien a bien répondu aux besoins de ma mère quand elle est tombée malade. Bien sûr, certains aspects des soins qu’elle a reçus pourraient et devraient être améliorés. Mais en général, elle a bénéficié de soins de qualité, fournis en temps opportun.

En raison de la nature des services reçus – une combinaison de soins médicaux, de tests diagnostiques et de chirurgie –, pratiquement tous les coûts des soins dont ma mère a eu besoin ont été couverts par l’« assurance-maladie » telle que nous la connaissons. Elle n’a pas eu à subir de perte financière importante en plus de vivre l’expérience déjà stressante que représente un diagnostic de cancer.

Ma belle-mère n’a pas eu autant de chance.

En raison du type de cancer dont elle est atteinte, ma belle-mère doit recevoir des traitements beaucoup plus longs. Si elle jouit du soutien d’une famille dévouée, elle ne bénéficie toutefois pas du soutien plein et entier de l’assurance-maladie. Cela s’explique par le fait que le régime canadien d’assurance-maladie ne couvre que les coûts liés aux services médicaux, hospitaliers et diagnostiques médicalement nécessaires.

Comme cela se produit de plus en plus couramment, ma belle-mère recevra la plupart de ses soins à la maison. Ainsi, tandis que notre système d’assurance-maladie couvre les interventions chirurgicales qu’elle doit subir, ainsi que les tests et la chimiothérapie administrée dans le cadre hospitalier, ma belle-mère devra payer de sa poche la plus grande partie des médicaments sur ordonnance dont elle aura besoin pour guérir de son cancer.

Et elle n’est pas la seule dans cette situation. Les patientes atteintes de cancer ont souvent besoin de médicaments sur ordonnance lorsqu’elles quittent l’hôpital. Ces médicaments permettent de réduire la nausée et de soulager la douleur et, dans certains cas, constituent un agent actif du traitement de chimiothérapie. L’inconvénient, c’est que l’assurance-maladie ne couvre que les médicaments administrés à l’hôpital, comme si aucun médicament sur ordonnance utilisé à l’extérieur de l’hôpital ne pouvait être considéré comme étant véritablement médicalement nécessaire.

Pour les patientes atteintes de cancer, les factures de médicaments peuvent atteindre des montants élevés. Dans certains cas, des milliers de dollars y sont consacrés chaque mois, ce qui exerce sur les familles une importante pression financière qui vient s’ajouter à l’énorme fardeau émotionnel avec lequel elles sont déjà aux prises.

Il existe bien sûr çà et là divers programmes publics d’assurance médicaments offerts par les gouvernements provinciaux. Mais ces programmes comportent d’importantes lacunes. Dans certaines provinces, les patients ne bénéficient d’aucune couverture à moins de faire partie du troisième âge ou d’être bénéficiaires de l’aide sociale. En Colombie-Britannique, où habitent ma mère et ma belle-mère, les patients doivent engager personnellement des dépenses pouvant atteindre des milliers de dollars en médicaments avant de pouvoir se prévaloir de l’assurance gouvernementale.

Ma belle-mère a toutefois la chance d’être une infirmière retraitée, et elle possède une assurance couvrant les médicaments sur ordonnance dans le cadre de son régime de retraite. Mais de nombreuses patientes atteintes de cancer n’ont pas autant de chance, en partie parce que les assurances privées constituent un avantage de plus en plus coûteux pour lequel les employeurs hésitent de plus en plus à débourser, en particulier pour leurs employés à la retraite.

Malheureusement, trop peu de Canadiennes et de Canadiens sont conscients du fait qu’ils disposent d’une couverture très limitée pour les médicaments sur ordonnance, en supposant qu’ils en aient une. Et trop d’entre eux ne découvrent cette réalité que lorsqu’ils tombent malades. Ils se retrouvent alors aux prises avec un fardeau financier considérable ou, pire, face à d’importants obstacles qui les empêchent d’avoir accès aux soins de santé dont ils ont besoin.

La solution adoptée par la plupart des pays a été l’institution d’un système d’assurance universelle couvrant les médicaments sur ordonnance. Dans le contexte canadien, la meilleure façon d’atteindre cet objectif serait d’élargir la portée du régime d’assurance-maladie afin de couvrir les produits pharmaceutiques médicalement nécessaires.

Il faudrait instituer des limites pour s’assurer que seuls les médicaments dont la valeur a été éprouvée sont couverts. Et le système devrait optimiser son pouvoir d’achat de manière à obtenir des bas prix, comme le font tous les hôpitaux du Canada pour les médicaments qu’ils administrent aux patients. Un tel système ferait en sorte que tous et toutes pourraient obtenir les médicaments dont ils ont réellement besoin, au moment et à l’endroit où ils en ont besoin. La population canadienne ne devrait pas exiger moins que cela.

Ainsi, la prochaine fois que des organismes caritatifs de lutte contre le cancer feront du lobbying auprès du gouvernement ou que les Canadiennes et les Canadiens décideront de marcher, de courir ou de rouler à bicyclette dans le cadre d’un événement de collecte de fonds voué à la lutte contre le cancer, j’espère qu’ils songeront à plaider en faveur des patients autant qu’à pousser pour la découverte d’un remède. Je suis persuadé que nous sortirions dans les rues pour protester si nos hôpitaux se mettaient à exiger des milliers de dollars à leurs patients pour leurs chirurgies contre le cancer. Alors, pourquoi ne pas protester contre ces frais qui sont imposés aux patients chaque fois qu’ils doivent exécuter une ordonnance à l’extérieur du cadre hospitalier?

L’endroit où les soins sont obtenus ne devrait avoir aucune importance. Franchement, les patients atteints de cancer ne devraient-ils pas tous avoir accès à des médicaments essentiels sans se voir accablés par des difficultés financières en plus de devoir faire face à la maladie?

Steve Morgan est expert-conseil chez EvidenceNetwork.ca ainsi que professeur agrégé et directeur associé au Centre for Health Services and Policy Research, à l’Université de la Colombie-Britannique.

septembre 2012

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