Une version de ce commentaire est parue dans Huffington Post Quebec

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Hausser les dépenses en santé, c’est cher payer pour la santé

THE CANADIAN PRESS/Christopher Katsarov

Il est temps de repenser à nos budgets

 

C’est la saison du budget et les gouvernements provinciaux canadiens continuent de consacrer plus de dépenses aux soins de santé qu’à tout autre portefeuille. Par exemple, l’Alberta alloue près de la moitié de son budget provincial à la santé, soit 22 milliards de dollars cette année, plus qu’à tout autre ministère. Après redressements en fonction de la population et de l’inflation, les dépenses en soins de santé en Alberta ont plus que doublé depuis 1995. De son côté, l’Ontario a consacré à la santé 61 milliards de dollars, soit environ 40 % du budget total.

En d’autres termes, tous les autres ministères, comme les services sociaux et l’éducation, doivent composer avec ce qu’il reste de fonds publics.

Cette part importante des dépenses publiques consacrées aux soins de santé nous laisse à penser que les gouvernements veulent vraiment améliorer la santé de la population. Nous savons, de manière intuitive, que l’augmentation des dépenses en soins de santé devrait correspondre à de meilleurs services et à un accès amélioré, ce qui devrait en retour rehausser le niveau de la santé des Canadiens.

Or, la recherche internationale souligne l’importance des dépenses sociales au même titre que celles de la santé pour améliorer les résultats en matière de santé. En effet, la santé d’une personne dépend de facteurs socio-économiques, comme le revenu, l’éducation, l’emploi et les réseaux de soutien social, entre autres choses. On les appelle parfois collectivement « les déterminants sociaux de la santé » pour insister sur l’influence qu’ils exercent sur le portrait global de la santé.

En conséquence, si le gouvernement souhaite améliorer la santé de sa population, les soins de santé sont-ils le meilleur endroit où investir les fonds publics? D’après notre analyse, la réponse est non.

En examinant les données provinciales au Canada, nous avons constaté qu’une plus grande part du budget consacrée aux services sociaux, par dollar dépensé en services de soins de santé, se traduit par de meilleurs résultats en santé. Autrement dit, si un gouvernement avait 600 millions de dollars à dépenser (à peu près l’équivalent de l’augmentation des dépenses de santé en Alberta, cette année), il pourrait en faire plus pour la santé de la population en allouant cette somme aux services sociaux.

Posez-vous la question suivante : en quoi les dépenses sociales améliorent-elles la santé? La santé de la population est mesurée en résultats, tels que l’espérance de vie et la mortalité potentiellement évitable. Les dépenses consacrées aux services sociaux diminuent les facteurs qui contribuent à de piètres résultats au chapitre de la santé. On n’a qu’à penser aux dépenses dans les programmes destinés aux personnes handicapées et à leurs familles, au soutien aux familles à faible revenu et à l’aide pour trouver un emploi, à la prévention de la violence familiale, à l’investissement communautaire dans les initiatives de santé mentale et aux programmes d’itinérance.

D’ailleurs, l’itinérance en est un exemple fort et il est clair que la santé des personnes sans domicile est pire que celle de la population en général. De plus, il n’est pas étonnant que le logement soit le principal déterminant de la santé des sans-abris, et non les soins de santé. Cela a même incité des hôpitaux aux États-Unis à financer des logements abordables, car ils ont constaté qu’ils pouvaient ainsi avoir plus d’impact sur les résultats en matière de santé que s’ils augmentaient les dépenses consacrées aux services de santé.

Nous savons que ces programmes améliorent la santé humaine. Pourtant, dans les livres comptables et les budgets annuels, les gouvernements choisissent systématiquement d’allouer des fonds aux ministères de la santé plutôt qu’aux services sociaux. Les dépenses réelles par habitant consacrées aux soins de santé dans tout le pays ont doublé depuis 1981, tandis que les dépenses sociales n’ont connu qu’une faible croissance.

De fait, comparativement à dix autres pays à revenu élevé, le Canada est celui qui dépense le moins en programmes sociaux en pourcentage du PIB. En nous comparant à l’échelle internationale, nous traînons loin derrière. Et c’est une question d’application, car le Canada était autrefois un meneur et un visionnaire dans ce domaine, si l’on se fie à un rapport de 1974, Nouvelle perspective de la santé des Canadiens(également connu sous le nom de rapport Lalonde), l’une des premières études à proposer un cadre général pour comprendre les déterminants de la santé et à reconnaître le rôle limité des soins de santé dans l’amélioration de la santé.

Si vous écoutez les élus pendant la saison du budget, ils semblent faire tout leur possible pour assurer la santé des gens de leur province. Souvent, ils réfèrent aux « dépenses en santé » comme une preuve de leur engagement à cet égard. Ce qu’ils entendent par « dépenses en santé », ce sont les dépenses pour le système de santé. Nous n’avons toutefois aucune preuve que l’augmentation des dépenses en soins de santé est le moyen le plus efficace d’améliorer les résultats en matière de santé pour les Canadiens.

Décider de la répartition des fonds publics n’est pas tâche facile, et de nombreux intervenants se battent pour obtenir leur part des dépenses du gouvernement selon des tendances historiques. Pourtant, nous savons que les choix faits par le passé ne sont pas une bonne combinaison des dépenses et que nos habitudes de dépenses actuelles en matière de santé ne sont pas viables. Si nous ne changeons pas la façon dont nous dépensons notre argent aujourd’hui, le bien-être général des générations actuelles et futures de Canadiens en sera le coût.

 

Daniel J. Dutton est boursier postdoctoral à l’école de politique publique de l’Université de Calgary.

Jennifer Zwicker est conseillère-experte auprès du site EvidenceNetwork.ca, directrice des politiques de santé à l’École de politique publique et professeure adjointe au département de kinésiologie de l’Université de Calgary.

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