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Inciter les médecins ontariens à offrir des soins « après les heures de bureau » n’a pas permis de désengorger les urgences

THE CANADIAN PRESS/Adrian Wyld

Les Canadiens ont les taux de visites à l’urgence les plus élevés parmi les pays à revenu élevé

 

Après une longue journée de travail, vous rentrez chez vous, et cette toux incessante ne semble pas vouloir s’arrêter. Vos muscles sont endoloris, vous avez des frissons et votre respiration est légèrement sifflante. Que faites-vous?

Vous vous dirigez vers le service d’urgence local? Vous allez dans une clinique sans rendez-vous? Ou vous vous rendez chez votre médecin de famille qui offre un service après les heures de bureau?

Comme médecin de famille, j’aurais tendance à croire que vous optez pour la troisième solution. Mais selon les probabilités, vous allez au service local d’urgence.

En effet, les Canadiens utilisent leurs services d’urgence beaucoup plus que les gens des autres pays à revenu élevé. Au cours des deux dernières années, 40 pour cent des Canadiens ont été vus à l’urgence, comparativement à 24 pour cent au Royaume-Uni, à 20 pour cent aux Pays-Bas et à seulement 11 pour cent en Allemagne.

Nos dirigeants canadiens se sont demandé si l’un des moyens de réduire l’utilisation des services d’urgence consisterait à améliorer l’accès aux médecins de famille après les heures régulières.

Il y a une quinzaine d’années, l’Ontario a donc lancé de nouveaux modèles de pratique pour rémunérer différemment les médecins afin de les encourager à travailler en groupe et à prendre en charge une liste de patients. Avec ces nouveaux modèles de pratique, les médecins devaient également fournir un certain nombre d’heures de clinique en soirée ou durant les fins de semaine. L’idée était d’éviter que les personnes se rendent aux services d’urgence et aillent plutôt dans une clinique familiale.

Malheureusement, cela n’a pas fonctionné comme prévu.

Notre récente étude démontre que l’utilisation des services d’urgence n’a pas diminué pour les patients qui se trouvaient dans de nouveaux modèles de pratique. Entre 2003 et 2014, le taux de visites à l’urgence en Ontario a augmenté, particulièrement durant la journée. Parallèlement, le taux global de visites chez les médecins de famille a diminué, mais les médecins de famille semblaient offrir davantage de soins après les heures régulières.

Pourquoi le fait d’avoir demandé aux médecins de famille de fournir des soins après les heures régulières n’a-t-il pas permis de réduire les visites aux services d’urgence? Voici quelques explications possibles.

Premièrement, il se peut qu’une augmentation de la disponibilité des médecins de famille après les heures de bureau ait été contrebalancée par une diminution de leur disponibilité durant le jour. L’Ontario compte un nombre fixe de médecins de famille, et beaucoup d’entre eux essaient déjà de gérer une charge exigeante de travail. Peut-être aurait-il fallu réduire les heures de jour pour faire face aux nouvelles exigences.

Deuxièmement, fournir davantage de services pourrait simplement accroître la demande de services. Lorsque le Royaume-Uni a lancé des cliniques de soins d’urgence, les gens ont commencé à s’y rendre, mais ils ont également continué à aller aux services d’urgence au même rythme qu’auparavant.

Autre explication possible : vous consultez votre médecin de famille et il craint une pneumonie; il vous envoie alors au service des urgences parce que c’est la seule façon d’avoir une radiographie après les heures de bureau.

Bon nombre de nos services d’urgence sont surpeuplés, en partie à cause du manque de lits, mais aussi du grand nombre de personnes qui ont besoin de soins. Un meilleur accès aux soins primaires pourrait-il aider à réduire la demande de services d’urgence? Nos résultats nous laissent voir que c’est compliqué.

Le simple fait de demander aux cliniques familiales d’offrir davantage de soins le soir et la fin de semaine ne suffit probablement pas à désengorger les urgences. Les cliniques familiales doivent disposer des ressources nécessaires pour fournir des soins après les heures normales de travail, incluant l’accès aux laboratoires et aux radiographies. Idéalement, la couverture après les heures régulières devrait être partagée par un groupe important de médecins et d’autres membres de l’équipe qui ont accès à des dossiers médicaux électroniques partagés.

Nous devons également améliorer l’accès rapide aux soins primaires pendant la journée. Peu de Canadiens peuvent obtenir rapidement un rendez-vous avec leur médecin de famille ou leur infirmière praticienne lorsqu’ils sont malades. Dans une récente enquête menée à l’échelle internationale, 25 pour des personnes interrogées ont déclaré être allées à l’urgence parce que leur médecin de famille n’était pas disponible.

Aussi, nous pouvons apprendre des réformes apportées dans d’autres pays. Aux Pays-Bas, dans les 15 dernières années, des médecins de famille se sont regroupés dans de grandes coopératives, chacune desservant 100 000 à 500 000 patients et disposant d’un numéro de téléphone régional unique. Le soir et la fin de semaine, des infirmières formées trient les appels et, au besoin, les médecins évaluent les patients par téléphone, en clinique ou à la maison. Il n’est peut-être pas surprenant de constater qu’ils affichent l’un des taux de visite aux services d’urgence les plus bas.

Nous devons repenser à la manière dont notre système est conçu pour les patients qui éprouve un problème de santé aigu le soir ou la fin de semaine. Tirons des leçons d’autres pays et envisageons la refonte de nos modèles, ici au Canada.

 

DreTara Kiran est médecin de famille au sein de l’Équipe universitaire de santé familiale de l’Hôpital St. Michael, et scientifique auxiliaire à l’ICES (Institut de recherche en services de santé) et à la chaire Fidani, innovation et amélioration, de l’Université de Toronto. Elle agit comme conseillère experte auprès d’EvidenceNetwork.ca attaché à l’Université de Winnipeg.

Octobre 2018

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