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Le dépistage médical : une réputation surfaite, des résultats mitigés

La transformation de gens bien portants en patients

Une version de ce commentaire est parue dans Le Soleil

Qu’y a-t-il de mal à subir une mammographie? Ou un test de dépistage de l’APS? Ou même une tomodensitométrie corporelle? N’est-il pas mieux de détecter les premiers signes d’une maladie avant qu’elle ne vous terrasse?

Ces propos vous traversent peut-être l’esprit lorsqu’on vous  propose un test de dépistage de routine et vous pensez que cette démarche, destinée à prévenir le pire, ne peut être que positive. Vous serez donc peut-être surpris, comme je l’ai été, de constater que la réputation du dépistage médical est surfaite et que les résultats sont mitigés. En fait, le « dépistage précoce et fréquent », y compris de simples analyses de sang pour détecter des taux de cholestérol élevés, transforment fréquemment et en peu de temps des gens bien portants en patients.

Des interventions non nécessaires peuvent nuire à votre santé : le dépistage du cancer de la prostate et du sein

Il existe des preuves irréfutables selon lesquelles certaines pratiques, comme le dépistage précoce du cancer du côlon et du col utérin, peuvent sauver des vies. Or, ce n’est pas le cas pour tous les types de dépistage.

La tomodensitométrie corporelle constitue probablement l’exemple classique du dépistage contre-indiqué et préjudiciable pour la santé. Cette procédure est fréquemment présentée avec force comme étant le moyen idéal pour « assurer un bon état de santé et éviter le pire ». Toutefois, la recherche indépendante et une application rigoureuse de la démarche scientifique ne soutiennent aucunement ce postulat.

Ce qui n’est pas dit, c’est qu’une  tomodensitométrie corporelle relèvera assurément une anomalie quelconque, qui sera probablement bénigne.

Dans le cadre d’une étude publiée dans la revue Radiology, une tomodensitométrie corporelle a été effectuée auprès de 1 000 personnes asymptomatiques, révélant une anomalie chez 86 pour cent d’entre elles. En fait, la personne moyenne présentait 2,8 anomalies, des éléments qui semblaient  inhabituels, mais celles-ci finissaient par disparaître ou croissaient à un rythme si lent qu’elles n’entraînaient aucun danger pour la personne.

Il en va de même pour les programmes de dépistage qui ont fait l’objet d’études approfondies, comme le dépistage du cancer du sein ou de la prostate. La possibilité qu’une telle intervention puisse sauver une vie est souvent dépassée par les effets délétères du dépistage ou des traitements pouvant s’ensuivre.

Nous nous soumettons malgré tout à ces protocoles puisque la plupart d’entre nous ont connu une personne qui a été « sauvée » grâce à un test de dépistage.

Le test de dépistage de l’APS est effectué au moyen d’une analyse sanguine, laquelle vise à détecter chez un homme les risques de cancer de la prostate. Cette démarche peut sembler tout à fait logique, surtout chez les hommes dont le frère ou le père sont décédés de cette maladie. Mais ce que la plupart d’entre nous ne savons pas, c’est que lorsqu’un individu affiche un taux élevé d’APS (les causes pouvant être multiples), le médecin ne peut dire s’il s’agit d’un cancer de la prostate à croissance lente, qui frappe éventuellement la majorité des hommes (et qui n’est pas mortel) ou d’un cancer à croissance rapide, qui peut précipiter la mort.

Les données qui suivent sont tirées d’une étude publiée dans le New England Journal of Medicine. Pour éviter qu’un seul homme ne meure du cancer de la prostate, des tests de dépistage ont été réalisés auprès de 1 410 hommes. De ce nombre, 48 seront traités (chimiothérapie, chirurgie ou médicaments). Parmi ceux-ci, 30 deviendront impuissants ou incontinents (un possible effet du traitement).

La décision de se soumettre ou non à un test de dépistage peut s’avérer très difficile et émotionnellement chargée puisque nous n’avons pas l’habitude de jongler avec des statistiques. Or, le dépistage médical bénéficie d’une « popularité paradoxale ». En d’autres termes, malgré le fait que les tests entraînent souvent de faux résultats positifs (c’est souvent le cas pour le dépistage du cancer du sein, des poumons et de la prostate), les gens leur accordent encore une grande crédibilité. Nous demandons à nos amis et à notre famille de nous aider à recueillir des fonds pour qu’un « remède » soit mis au point et nous défendons allégrement la détection précoce.

Nombre d’entre nous ont dans leur cercle de connaissances une femme qui a vaincu le cancer du sein. Les milieux qui promeuvent le dépistage de cette maladie nous font croire que le dépistage précoce sauve des vies. La vérité est plutôt autre. Des femmes meurent de cette maladie, même après avoir subi un test de dépistage, et nombre de femmes qui n’ont pas subi ce test sont traitées et retrouvent la santé. Ce qui est souvent exclu du processus décisionnel est le fait que les nombreux faux résultats positifs, les radiations émises par des tests répétés et la douleur et les souffrances causées par les biopsies et les traitements peuvent causer des préjudices.

Le terrible choc psychologique infligé à une personne qui reçoit un faux diagnostic de cancer constitue l’un des effets secondaires importants découlant du dépistage médical. Cette donnée fait l’objet de peu d’attention mais elle est pourtant de grande conséquence.

Selon les plus récentes recherches en matière de cancer du sein réalisées par le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs, il faudrait  soumettre 2 100 femmes âgées de 40 à 49 ans à une mammographie tous les deux ans, pendant 11 ans, pour sauver une seule vie. Dans le cadre de ce processus, les tests de dépistage livreraient 700 faux résultats positifs (entraînant d’autres tests de dépistage, radiographies et autres examens) et entraîneraient 75 biopsies non nécessaires.

Le meilleur traitement : un processus décisionnel fondé sur des faits

Le dépistage précoce, dont l’efficacité pour ce qui est de sauver des vies ou d’améliorer la santé des gens n’a pas été prouvée, est non seulement coûteux pour notre réseau de santé mais peut aussi causer des torts aux patients.

Par conséquent, même si un test de dépistage semble tout à fait indiqué, n’acceptez pas de vous soumettre à cette procédure sans bien comprendre d’abord les risques de préjudices associés. Discutez-en avec votre professionnel de la santé et exigez toujours des preuves à l’appui.

Alan Cassels est expert-conseil pour EvidenceNetwork.ca et chercheur à l’Université de Victoria. Son nouveau livre, Seeking Sickness: Medical Screening and the Misguided Hunt for Disease (Greystone Books) sera publié au cours du mois.

mars 2012

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