Voir en Français

Les coupes à Statistique Canada : une erreur coûteuse

Policy-making without evidence is a guessing game

Une version de ce commentaire est parue dans La Presse et Le Devoir

Pour plusieurs d’entre nous, ça a commencé avec le recensement, lorsqu’à l’été 2010 notre gouvernement a changé dans la controverse le recensement obligatoire en un recensement facultatif.  L’ancien statisticien en chef de Statistique Canada, les médias et le milieu de la recherche ont réagi avec stupeur à cette décision et s’y sont massivement opposés, en vain toutefois.

Poursuivant sans grand bruit cette tendance, Statistique Canada a publié la semaine dernière un avis aux médias dans lequel étaient énumérés les programmes que l’organisme prévoit abolir ou réduire afin d’atteindre les cibles de diminution des coûts annoncées dans le Plan d’action économique 2012 du gouvernement (33,9 millions de dollars d’ici 2014-2015).

Ces compressions sont drapées du voile séduisant de l’« efficacité ». Or en vérité, elles annoncent des coûts futurs considérables, parce qu’elles compromettent le bon fonctionnement des outils utilisés pour mieux comprendre la situation de l’État canadien. Par conséquent, il est fort probable qu’elles mèneront à des prises de décisions qui ne sont plus fondées sur des faits, donc susceptibles de donner lieu à une utilisation inefficace des fonds publics.

Il n’est pas nouveau qu’on réduise les activités de Statistique Canada. Avant les coupes touchant le recensement, l’organisme a fait passer dans la liste des programmes qui ne sont plus en vigueur trois de quatre grandes enquêtes longitudinales importantes amorcées dans les années 1990 : l’Enquête nationale sur la santé de la population, l’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes et l’Enquête sur le milieu de travail et les employés. Suivant l’évolution de la population canadienne depuis le début des années 1990, ces enquêtes riches en information reposaient sur l’observation répétée d’un même groupe de personnes durant de longues périodes. Les résultats liés à ces personnes ne sont cependant plus mesurés aujourd’hui.

Touchant 34 enquêtes différentes, les coupes annoncées la semaine dernière ont sonné le glas de la quatrième enquête longitudinale amorcée dans les années 1990, soit l’Enquête sur la dynamique du travail et du revenu (EDTR), qui permettait de dresser un tableau du bien-être économique de la population canadienne.

Nous avons maintenant interrompu la collecte et l’analyse des données longitudinales les plus informatives que nous possédions sur la population active, les milieux de travail, la santé et les soins de santé, et le bien-être des enfants. Et s’ajoutent à ces données perdues celles du recensement universel de la population. Dans de telles conditions, comment le Canada arrivera-t-il à relever les défis stratégiques de demain si nous n’avons plus la capacité de dresser un portrait de la situation d’aujourd’hui?

Principale source de données sur le Canada, Statistique Canada est un organisme du gouvernement fédéral mis sur pied en 1971 dans le but de produire des statistiques destinées à nous permettre de mieux comprendre l’état du pays, de sa population, de ses ressources, de son économie, de sa société et de sa culture. Durant plusieurs décennies Statistique Canada a été considéré comme faisant partie des meilleurs organismes de statistique au monde. Les enquêtes lancées dans les années 1990 suscitaient d’ailleurs l’envie des chercheurs américains qui étaient désireux de mieux comprendre comment la situation de nos emplois, de nos milieux de travail, de notre santé et de nos enfants évoluait dans le temps.

Dans la mesure où notre gouvernement élimine progressivement des ensembles de données grandement appréciés des chercheurs, qui prendra désormais le relais dans le domaine des statistiques? Manifestement, s’opère actuellement un transfert de responsabilité, l’État se déleste tranquillement de cette tâche fondamentale qui est de recueillir et de conserver des données descriptives accessibles à un large public et pouvant être partagées. En tant que société, serons-nous en mesure de compenser ce délestage avant qu’il soit trop tard?

Dans certains cas, il est approprié que le secteur public délaisse certaines responsabilités pouvant être assumées adéquatement par le secteur privé. Il n’est en effet pas nécessaire que le gouvernement exploite des compagnies aériennes, des stations-service ou même un service des postes.

Toutefois, est-il convenable que la collecte des données statistiques sur le pays soit ajoutée à cette liste? Les questions de confidentialité, le besoin d’une information portant sur l’ensemble du pays, les avantages offerts par la concentration au sein d’un seul organisme de toute l’expertise en matière de collecte, de stockage et de protection des données et enfin la nécessité d’une information accessible aux chercheurs du gouvernement tout autant qu’aux entreprises privées ne font-ils pas plutôt en sorte que la collecte et la diffusion des données statistiques devraient être un bien collectif? Le bienfait social qu’apportent ces données ne dépasse-t-il pas largement le bénéfice privé que pourrait en tirer une entreprise du secteur privé?

Selon nous, il y a tout lieu de croire que devrait appartenir à l’État le rôle de financer et d’administrer un organisme de statistique responsable de la collecte des données rigoureuses dont ont besoin le gouvernement, les entreprises et les particuliers pour prendre les meilleures décisions possible.

Autrement, si elle n’est pas en mesure de décrire précisément les caractéristiques et les tendances des problèmes qui la traversent, notre société sera tout simplement forcée d’élaborer à l’aveuglette les politiques destinées à résoudre ces problèmes. Pour concevoir des politiques fondées sur des faits, ce qu’il faut, ce sont justement des faits, c’est-à-dire des indicateurs fiables et normalisés dont la méthode de quantification et la légitimité sont largement reconnues. En l’absence de tels indicateurs, la formulation de politiques, à tous les niveaux et dans tous les secteurs, ne reposera désormais plus que sur la chance ou l’espoir et deviendra de ce fait plus coûteuse, puisque les décideurs n’auront d’autre choix que de procéder par essais et erreurs, avec tout le temps et les précautions que cela nécessite.

Sans données fiables, notre capacité à comprendre pleinement des enjeux stratégiques complexes risque de plus en plus de sombrer dans l’anecdotique et le manque de cohérence. Tout admirable qu’elle puisse être, la quête d’efficacité du secteur public ne compense en rien la confusion qu’annoncent pour l’avenir les coupes à Statistique Canada. S’il souhaitait véritablement faire le type d’économies que Statistique  Canada prétend vouloir réaliser dans le cadre du présent cycle budgétaire, notre gouvernement continuerait à investir dans la collecte de ces données essentielles qui des décennies durant ont contribué à éclairer et à orienter la nation canadienne.

Vass Bednar est boursière d’Action Canada et diplômée de l’École de politique publique et de gouvernance de l’Université de Toronto. Mark Stabile est directeur de l’École de politique publique et de gouvernance de l’Université de Toronto et professeur à la Rotman School of Management de la même université. Il œuvre également à titre d’expert-conseil auprès d’EvidenceNetwork.ca.

juillet 2012

Print Friendly, PDF & Email

This work is licensed under a Creative Commons Attribution 4.0 International License.