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Pour qu’il soit viable, nous devons changer notre façon de livrer des soins

Une version de ce commentaire est parue dans Le Devoir et l’IRIS

dollar sign and stethoscope_10378081_Lg40_Med30_Sm20_XSm0_(XSm3)L’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) a récemment publié les derniers chiffres sur les dépenses du pays au chapitre de la santé. Cette analyse est un antidote rationnel à une question politique épineuse. Les coûts des soins ne s’emballent pas. En fait, ce rapport souligne le fait que les vrais enjeux sont très peu liés à l’argent.

Presque tous les jours, un politicien ou un ponte déclare que nous avons complètement perdu le contrôle des dépenses provinciales en matière de santé et que cette situation mine la capacité de l’État à financer tous les autres services. Nos routes sont envahies par les nids de poule, nos enfants sont incapables de faire une division non abrégée et tous ces maux sont causés par un système de santé vorace.

Plusieurs rapports suggèrent que les dépenses provinciales dans le domaine des soins augmenteront inévitablement de 70 à 80 pour cent au cours des 10 à 20 prochaines années. Le graphique de l’ICIS illustrant les dépenses provinciales en matière de santé au fil du temps dresse un portrait fort différent de celui présenté dans les débats publics. Au début et au milieu des années 1990, les dépenses en santé affichaient une certaine stabilité et constituaient 33 pour cent des dépenses de programmes. Après 1997, ce chiffre a rapidement grimpé pour atteindre 39 pour cent en 2003, est demeuré le même jusqu’en 2008 et est à la baisse depuis.

Cette année, les frais que le Québec devra débourser pour les soins représentent 30 pour cent des dépenses de programmes. Or, ce pourcentage est le plus faible de toutes les provinces. La part que le Québec consacre aux soins de santé a très peu fluctué. Depuis 1975, elle varie entre 28 et 33 pour cent des dépenses de programmes.

Évidemment, pendant la récession, le Québec et d’autres provinces ont vu leurs coûts augmenter dans des secteurs non liés à la santé, notamment l’aide sociale, l’assurance-emploi et d’autres secteurs. Par ailleurs, l’ICIS prévoit une baisse des dépenses provinciales en matière de santé, soit de 7,8 à 7,5 pour cent en moyenne, en tant que part du PIB.

Les prophètes de malheur qui prévoient une hausse faramineuse des dépenses en santé auraient intérêt à lire les rapports annuels de l’ICIS. Nous pourrions alors nous pencher sur trois questions majeures qui suscitent peu sinon aucun intérêt de la part des médias.

Premièrement, nul besoin d’investir beaucoup d’argent pour remettre le système en bon état. La plupart des difficultés qu’éprouve le système de santé  des longs temps d’attente à des suivis inadéquats pour les maladies chroniques  sont causées par des processus de prestation désuets et axés sur les professionnels de la santé. Le remède : un système très efficace et convivial pour les patients. Contrairement à ce que véhicule un consensus canadien non fondé, ce remède n’entraînera pas des coûts plus élevés. Pour citer la commission royale sur les soins de santé, tenue en Saskatchewan en 2001, « des soins de meilleure qualité coûtent moins d’argent dans la plupart des cas. »

Par exemple, le chemin que parcourt un patient aiguillé vers un spécialiste par un médecin de famille n’a foncièrement pas changé depuis la création de ce modèle professionnel, au Moyen-Âge. Au Québec, des patients peuvent attendre des mois pour voir un chirurgien spécialisé en opérations de la colonne vertébrale. Toutefois, une étude ontarienne démontre que 90 pour cent des patients dirigés vers un tel spécialiste ne nécessitent pas ce type d’intervention. Ils ont peut-être besoin d’un traitement, de médicaments, d’une consultation ou d’acupuncture, mais ils n’ont pas besoin d’une chirurgie et très peu d’entre eux ont besoin des services d’un chirurgien.

La solution? À Hamilton, 20 psychiatres travaillent à temps partiel avec plus de 100 médecins de famille, 80 intervenants en santé mentale et une foule d’autres professionnels. Des questions urgentes adressées aux psychiatres obtiennent une réponse immédiate par la voie d’une consultation par cellulaire. Les psychiatres font aussi un saut à la clinique familiale chaque semaine ou aux deux semaines pour voir les patients en personne, discuter de cas avec le personnel et améliorer les prestations de soins en santé mentale, dont les normes sont déjà élevées.

Il est grandement temps que d’autres spécialistes canadiens modifient leurs pratiques. Tous les spécialistes ainsi que leurs équipes devraient collaborer plus étroitement avec des cliniques de santé primaire. Aucun Canadien ou Canadienne ne devrait attendre plus d’une semaine pour consulter un spécialiste pour des soins électifs.

Deuxièmement, nous devrions dépenser plus d’argent public si cela règle les problèmes vécus dans le privé. La commission royale de 1964, présidée par le juge Emmett Hall, recommandait une assurance publique pour les médecins parce qu’un tel régime couvrirait toute la population et coûterait des millions de dollars en moins en frais d’administration, comparativement à un système privé. L’histoire lui a donné raison et le même argument s’applique concernant les médicaments, les soins à long terme et les soins à domicile.

Pour terminer, nous devons ressusciter notre secteur public comprimé. De 1997 à 2008, les soins de santé ont pris une plus grande part de la tarte publique, surtout parce que le gouvernement a réduit la grandeur de la tarte en sabrant d’autres programmes. Par exemple, le Canada a éliminé le Programme national de l’habitation en 1993 et les fonds que notre pays alloue aux programmes de la petite enfance sont les plus modestes parmi les pays de l’OCDE. En raison de ces erreurs stratégiques, nombre de personnes ont vu leur santé se détériorer et les hôpitaux et autres organisations soignantes ont fait face à des compressions.

Selon les derniers chiffres du ministère des Finances, de 2000 à 2010, les gouvernements canadiens ont réduit leurs revenus de 5,8 pour cent du PIB, ce qui équivaut à 94 milliards de dollars. Si nous avions réduit les taxes de seulement la moitié de ce montant, tous les gouvernements pourraient éliminer leur déficit d’ici 2012. Ou encore, nous pourrions nous permettre de payer un régime d’assurance qui assume le coût intégral des médicaments, des soins à long terme et des soins à domicile, ainsi que des services de garde d’enfants règlementés pour tous les parents qui en font la demande. Nous pourrions aussi offrir l’éducation collégiale et universitaire gratuite, construire 20 000 nouveaux logements sociaux par année et augmenter les Prestations fiscales canadiennes pour enfants à 5 000 $ pour chaque enfant.

Les coûts de notre système de santé sont raisonnables. Par ailleurs, pour que ce système soit viable, nous devons parachever la vision de Tommy Douglas sur la question du régime d’assurance-maladie en changeant notre façon de livrer des soins.

Arrêtons de paniquer inutilement sur l’augmentation des coûts et appliquons-nous à restructurer le système de prestation. La viabilité du régime d’assurance-maladie relève des décisions que nous prenons.

Le Dr Michael Rachlis est un analyste des politiques en matière de santé et professeur agrégé à l’Université de Toronto. Il œuvre également à titre de conseiller à EvidenceNetwork.ca, une ressource exhaustive et non partisane en ligne conçue pour aider les journalistes couvrant des questions de politiques dans le domaine de la santé au Canada.

novembre 2011

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