Voir en Français

Les soins de santé sont rationnés différemment au Canada qu’aux États Unis

Aucun pays n’a les moyens de fournir à chacun de ses citoyens tous les services

Les soins de santé sont rationnés différemment au Canada qu'aux États UnisEn tant que journaliste, j’ai l’habitude de questionner les gens sur leur système de santé quand je voyage à l’extérieur des États-Unis. Je me trouvais dans un café de Toronto, quand un serveur sur le point de terminer son quart de travail est venu s’asseoir à ma table. « J’en ai assez d’entendre les Américains dire que nous rationnons les soins de santé au Canada. Laissez‑moi vous raconter tous les examens par IRM (imagerie par résonance magnétique) dont j’ai bénéficié après avoir été heurté par un motocycliste alors que je faisais du vélo. »

Mon interlocuteur avait subi des blessures dans l’accident. À son arrivée à l’urgence, on lui a fait subir une première IRM; deux autres ont suivi durant son séjour à l’hôpital. Son nom n’a jamais figuré sur aucune liste d’attente; personne n’a émis de doute sur la nécessité de l’intervention. Il n’a jamais eu à se demander si les médecins qui le soignaient à l’urgence ou si le radiologue qui interpréterait les IRM appartenaient ou non au réseau de son assureur. Il s’est pleinement rétabli et n’a rien déboursé pour les services qu’il a reçus. Pas de quote-part de 250 $ ou de 500 $ pour une visite à l’urgence, une pratique aujourd’hui courante aux États-Unis.

Ses blessures justifiaient la décision de lui faire subir plusieurs IRM rapidement. Si sa mésaventure avait été moins grave ou s’il s’était agi d’un test diagnostique, il lui aurait fallu patienter quelque temps. Voilà le genre de délai qui fait les manchettes aux États-Unis. Ceux qui s’opposent aux systèmes de santé différents du nôtre font leurs choux gras des pénuries et des longues listes d’attente observées dans d’autres pays, tout en se vantant qu’aux États-Unis, on ne rationne pas les soins.

Dans notre pays, les assureurs ont commencé à restreindre le réseau de fournisseurs auprès desquels leurs clients peuvent obtenir des soins, ce qui vient contredire l’idée d’une abondance de choix. J’ai pensé au cycliste rencontré à Toronto et aux listes d’attente pour les IRM jugées non urgentes. Oui, c’est un fait : la population canadienne doit patienter avant de pouvoir subir certaines interventions dans certaines provinces, parce que les gouvernements provinciaux et fédéral ont décidé de ne pas offrir sur-le-champ une IRM ou une tomographie axiale commandée par ordinateur (TDM)  à quiconque les réclamerait. C’est un moyen parmi d’autres de limiter les dépenses en matière de santé.

Même au Canada, où l’on classe les patients par ordre de priorité dans le but de déterminer qui sera soigné en premier, de nouvelles données montrent qu’on recourt encore trop souvent à l’IRM sans que les patients en retirent de bienfait. Notamment, l’IRM compte parmi les examens d’imagerie les plus fréquemment prescrits aux personnes qui souffrent de douleurs lombaires. Or des chercheurs ont démontré que la moitié des IRM prescrites dans deux grands hôpitaux n’étaient pas indiquées ou avaient une utilité discutable. Cette situation peut contribuer à prolonger les délais pour les personnes qui en ont réellement besoin.

Aucun pays n’a les moyens de fournir à chacun de ses citoyens tous les services qui s’offrent. Aux États-Unis, les assureurs réduisent leurs réseaux de fournisseurs dans le but de contenir les dépenses; ils ne font affaire qu’avec ceux qui acceptent les prix qu’ils sont prêts à payer – ce qui, en théorie du moins, ferait baisser les prix. Les patients qui voudraient être soignés dans un hôpital haut de gamme, comme un centre anticancer, doivent payer les soins de leur propre poche ou s’en passer.

Le même principe s’applique aux franchises astronomiques, à la coassurance et aux quotes‑parts à verser pour obtenir des services courants (visites à l’urgence, tests diagnostiques et soins ambulatoires); ou encore, aux limites imposées dans le contrat d’assurance quant au nombre de séances de physiothérapie.

S’ils veulent bénéficier de ces services, les patients doivent ouvrir leur porte-monnaie de nouveau; sinon, ils doivent reporter les soins à plus tard ou s’en priver tout simplement. Au lieu d’imposer un rationnement au moyen des listes d’attente, on se sert des prix pour le faire. Aux États-Unis, si vous n’avez pas les 600 $ requis à titre de quote-part, il se peut que vous n’obteniez pas votre IRM. Les études montrent en effet que des gens renoncent à se faire soigner lorsque le montant des quotes-parts augmente.

Tout comme au Canada, les technologies médicales sont surutilisées aux États-Unis. On pense par exemple au recours à la tomographie dans les salles d’urgence. Or dès qu’il est question d’en faire un usage plus rationnel, on crie au rationnement dans les médias.

Ce discours est peut-être en train de changer. Des cas comme celui du Sovaldi, un médicament contre l’hépatite C qui coûte 84 000 $, et d’autres traitements onéreux en cours de mise au point, forceront peut-être les États-Unis à se tourner vers leur voisin du Nord pour revoir son système de répartition des soins.

Des prix pareils ne sont pas viables pour le système de santé, selon John Rother, président de la National Coalition on Healthcare, qui a entrepris de sensibiliser la population à cette question. Certains affirment que le programme Medicaid envisage de restreindre l’administration du Sovaldi aux patients les plus malades; c’est déjà le cas en Arizona.

Nous rationnons bel et bien les soins de santé aux États-Unis. Le problème, c’est que les personnes qui en souffrent le plus sont aussi celles qui gagnent les plus bas salaires. Nous sommes devenus étrangement indifférents à l’inégalité des revenus et à ses conséquences; nous sommes disposés à priver du nécessaire ceux et celles qui manquent de tout. La moindre allusion à l’éventualité d’une répartition des soins rares ou coûteux en fonction des besoins ou des données probantes provoque un tollé chez ceux qui ont l’habitude d’obtenir tout ce qu’ils désirent au moment qui leur convient.

Journaliste pendant plus de 40 ans, Trudy Lieberman est professeure agrégée adjointe au Collège Hunter de New York. Elle a écrit abondamment pour le Columbia Journalism Review et tient dans le site de la revue (CJR.org) un blogue traitant de la couverture médiatique en matière de soins de santé, de sécurité sociale et de retraite. Elle est également conseillère médias auprès du site EvidenceNetwork.ca.

 

Print Friendly, PDF & Email

This work is licensed under a Creative Commons Attribution 4.0 International License.