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Nous sommes tous des patients en devenir, mais sommes-nous en sécurité?

THE CANADIAN PRESS/Dave Chidley

Les erreurs médicales sont chose courante dans les systèmes médicaux canadiens

 

Nous avons tous vécu cette expérience : au beau milieu de la nuit, votre partenaire, votre enfant, votre frère, votre sœur ou un parent tombe subitement malade et a besoin de soins médicaux. Seront-ils soignés en toute sécurité?

L’Enquête publique sur la sécurité des résidents des foyers de soins de longue durée jette un nouvel éclairage sur les antécédents professionnels d’une infirmière ontarienne dont la carrière en établissement de soins de longue durée s’est terminée par le meurtre de huit patients et la tentative de meurtre ou d’agression de six autres. Même si le cas d’Elizabeth Wettlaufer est un exemple extrême, il sonne l’alarme en ce qui concerne la sécurité des patients et les défaillances des systèmes de soins de santé.

L’enquête qui a débuté au mois de juin a déjà révélé de nouveaux aspects de l’affaire. Elizabeth Wettlaufer avait en effet un lourd passé en matière d’erreurs médicales auxquelles on n’a pas accordé une grande importance. C’est un fait essentiel, non seulement dans cette affaire, mais aussi pour illustrer la sécurité des patients en général.

Les Canadiens ont une grande confiance dans leur système médical. Une étude de recherche menée par EKOS en 2011 a révélé que 81 % des personnes interrogées pensaient qu’elles pourraient recevoir les soins appropriés si elles tombaient gravement malades.

Bien que ces résultats confirment le niveau élevé de confiance du public depuis plus d’une décennie, la recherche laisse entendre par ailleurs que les erreurs médicales sont un phénomène courant dans nos établissements de soins au pays.

Un rapport de 2016 de l’Institut canadien d’information sur la santé conclut que sur dix-huit hospitalisations, un patient subira un préjudice évitable. Pourtant, le nombre réel d’erreurs est difficile à obtenir, car la plupart des études reposent sur des dossiers médicaux ou des rapports d’événements préjudiciables. De nombreuses erreurs ne sont pas répertoriées avec cette méthode, car les dossiers sont souvent incomplets ou les erreurs ne sont pas consignées comme des incidents critiques officiels.

En d’autres termes, les taux de préjudices médicaux peuvent être beaucoup plus élevés. Bien que troublant, on peut y voir des signes positifs de changement.

Un changement important concerne les lois sur la présentation d’excuses qui sont maintenant en vigueur dans la plupart des provinces et territoires du Canada et qui permettent aux professionnels de la santé de présenter des excuses pour une erreur médicale ou un mauvais traitement commis. La législation sur la présentation d’excuses permet de présenter des excuses tout en laissant aux patients la possibilité d’intenter une action en justice, s’ils le souhaitent. Ce que la législation empêche cependant, c’est la capacité d’utiliser les excuses comme une admission de faute dans une procédure judiciaire.

L’accueil de cette législation a été partagé, mais de nombreux groupes œuvrant pour la défense des patients recommandent de telles lois.

Grâce au financement de l’Université du Manitoba et de la BC Law Foundation, nous menons des entrevues avec des patients qui ont été victimes d’erreurs médicales ou de mauvais traitements pour analyser l’incidence que peuvent avoir les excuses médicales pour les personnes concernées. Nos recherches montrent que les erreurs médicales ne sont pas inhabituelles et que les patients se heurtent souvent à un déni total quand vient le temps de demander des comptes aux praticiens de la santé.

De nombreux patients interviewés s’engagent personnellement à promouvoir des soins de santé sûrs et de haute qualité. Certains collaborent avec des organismes de sécurité et de soins de qualité des patients, d’autres ont déposé des plaintes auprès du Collège des médecins et chirurgiens, d’autres encore ont écrit de longues lettres aux administrateurs ou ont personnellement rencontré des praticiens et des administrateurs pour exiger des changements.

L’affaire Wettlaufer marque un tournant majeur dans la reconnaissance de responsabilité qui a donné lieu à des pertes insensées et tragiques. Les dossiers de l’enquête indiquent que Wettlaufer a été sanctionnée à plusieurs reprises pour harcèlement, incapacité à accomplir les tâches assignées, omission de satisfaire les besoins des patients et erreurs de médication. Pourtant, elle a continué à travailler dans le domaine de la santé.

L’enquête propose un besoin de changement dans la culture. Cette constatation confirme les conclusions de notre recherche. Les patients ont souligné l’importance d’être considérés comme des êtres humains et la nécessité de reconnaître l’humanité des praticiens pour permettre des interactions et des apprentissages compatissants.

Si nous voulons donner un sens à ces événements tragiques, rappelons-nous que nous ne sommes pas différents des patients qui ont été victimes de cette personne. Les patients ne sont pas un petit groupe d’intérêt particulier et il ne faudrait pas oublier que nous sommes, dans un certain sens, un patient en devenir.

 

Fiona MacDonald est professeure agrégée au département de sciences politiques de l’Université de Fraser Valley.

Karine Levasseur est professeure agrégée au département de sciences politiques de l’Université du Manitoba. Elles agissent toutes deux comme conseillères expertes auprès du site EvidenceNetwork.ca, attaché à l’Université de Winnipeg.

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