Une version de ce commentaire est parue dans Le Huffington Post Quebec

View in English

THE CANADIAN PRESS/John Woods

Le recours à des consultants en gestion pour concevoir des réformes pour les systèmes de santé du Canada a gagné en popularité auprès des gouvernements fédéral et provinciaux depuis les dernières décennies, mais cela n’a pas toujours été profitable. Pourquoi alors continuer à le faire?

Dans ma province natale, le Manitoba, le nouveau gouvernement conservateur du premier ministre Brian Pallister a retenu les services du cabinet de consultants KPMG, en 2016, pour mener un examen sur la viabilité du système de santé et l’innovation. Le cabinet a reçu 750 000 $ pour avoir produit deux rapports que le gouvernement n’a divulgués au public qu’à reculons, et qui plus est, en noircissant certaines sections.

De nombreux critiques reprochent à KPMG l’étendue considérable et le rythme accéléré des changements transformationnels qui sont en cours dans le système de santé du Manitoba, et d’autres changements à venir.

Cet exemple récent m’amène à poser deux questions : pourquoi le recours aux consultants devient-il si populaire auprès des gouvernements? Et dans quelle mesure les consultants peuvent-ils contribuer à la refonte de nos systèmes de santé de manière à produire des gains d’efficacité et à améliorer la prestation des services tout en répondant au critère de viabilité politique?

En d’autres termes, devrions-nous vraiment compter sur des consultants pour résoudre nos problèmes dans la santé?

Pour aider à réformer nos systèmes de santé, les gouvernements doivent se montrer avisés avant de faire appel à une aide extérieure. Les consultants peuvent certes apporter une contribution importante sur des questions opérationnelles pointues, telles que la gestion de projet et les systèmes informatiques. Toutefois, en ce qui concerne les grandes orientations, comme la part du budget provincial à consacrer aux soins de santé ou le nombre de régies régionales de la santé, leur avis a une valeur limitée.

Pourquoi? Parce que la politique en matière de santé touche la personne, incarne des valeurs et elle est complexe, risquée et hautement sensible sur le plan politique.

Pour opérer une refonte du système de santé, il ne suffit pas que les gouvernements prennent la « bonne » décision fondée sur une théorie de gestion; ils doivent aussi obtenir l’assentiment des parties intéressées au sein du système et communiquer efficacement pour obtenir l’appui du public. Aucun de nous, pas même les responsables de la santé, n’a une connaissance complète du système de santé tentaculaire et compliqué. Donc, ou bien nous généralisons à partir de nos propres expériences et de celle des personnes qui nous entourent, ou nous fondons nos opinions sur les images caléidoscopiques des prétendues défaillances du système, présentées dans les médias. Cette vision confuse rend particulièrement difficile une politique de la réforme de la santé.

Trois raisons principales justifient le recours à des consultants par les gouvernements pour obtenir de l’aide. Premièrement, on croit souvent que les dirigeants des organismes de santé ne seront pas disposés à faire preuve de retenue budgétaire et d’innovation pour protéger l’état et les budgets de leurs organisations. Les consultants sont perçus comme des fournisseurs de conseils indépendants et objectifs.

Deuxièmement, on pense à tort que les organismes de santé ne possèdent pas l’expertise nécessaire pour concevoir et opérer des changements audacieux. Les bureaucraties, dans le domaine de la santé, sont perçues comme de médiocres modèles d’apprentissage qui évitent les innovations risquées.

Enfin, les gouvernements recourent parfois à des consultants pour envoyer le message symbolique qu’ils prennent la réforme au sérieux. Les rapports des consultants peuvent fournir une « couverture politique » aux changements qu’ils ont toujours voulu apporter.

Or, trop de consultants en santé suivent une approche à la Sherlock Holmes : « Élémentaire, mon cher Watson! » Leurs diagnostics des « maux » du système de santé sont généralement dramatiques. Leurs prescriptions pour une « cure », souvent radicales. Et souvent, les gouvernements demandent aux consultants de travailler dans des délais serrés, ce qui signifie qu’ils sont obligés de s’appuyer fortement sur les connaissances et les données qui existent déjà dans le système.

Cela ne veut pas dire que l’apport de consultants ne comporte pas son lot d’avantages.

En règle générale, ils travaillent dans des équipes multidisciplinaires qui regroupent des compétences dans des domaines tels que la comptabilité, la budgétisation, la gestion des ressources humaines, les technologies de l’information et les grandes questions de politique de santé. Ils ont souvent une expérience dans l’analyse de problèmes du système de santé, dans différentes sphères de compétences. Leurs conseils ne sont pas bon marché, mais le coût doit être considéré dans la perspective du coût global du système de santé.

Or, le danger avec les consultants est leur propension à appliquer le même modèle partout, quel que soit le système de santé qu’ils scrutent. Leurs rapports ont tendance à suivre le même format. Ils sont dominés par les idées de gestion montantes (ces soi-disant « pratiques exemplaires ») et chargées de mots à la mode. Ils recommandent des stratégies audacieuses, mais les défis liés à la mise en œuvre de ces stratégies sont généralement négligés. On utilise abondamment les puces, des graphiques et diagrammes, des listes de choses à faire et à ne pas faire pour simplifier les complexités du système de santé au profit du décideur occupé. Et ces recommandations sont proposées avec vigueur et en toute confiance.

Les consultants critiquent généralement les systèmes de santé pour leurs graves lacunes en matière de planification, de coordination, de mesure du rendement, de responsabilisation fondée sur des preuves et leur manque d’innovation. Souvent, ils n’ont pas tort. Ces conseils reflètent la rationalité de la gestion qui sous-tend généralement la recherche de gains d’efficacité et d’efficience.

Les politiciens ont leur propre logique, qui consiste à éviter une réaction brutale, la perte de l’appui de la population et la défaite possible aux prochaines élections.

Voici le nœud : les rapports des consultants ne font pas simplement le bilan des « symptômes » du système de santé qui peuvent être traités par les dernières « corrections managériales ». En fait, ils présentent en détail les conditions chroniques des systèmes de santé qui ne pourront jamais entièrement répondre à la demande. Cette réalité fondamentale mène à d’éternels débats politiques sur la quantité de soins de santé que nous sommes capables d’offrir et sur la meilleure façon de couvrir les coûts.

Les politiciens à eux seuls ne peuvent pas transformer le système de santé. Ils ont besoin des connaissances spécialisées et des conseils d’experts dans le domaine. Trop souvent cependant, ils croient à tort que les dirigeants des organisations de santé ne veulent pas et ne sont pas capables de mener des réformes audacieuses. Cette présomption ne tient pas compte du fait que les fonctionnaires ont une connaissance intime des forces et des faiblesses du système et le plus grand désir de voir des améliorations se produire. En fin de compte, ces mêmes fonctionnaires devront exécuter les plans élaborés par les consultants.

Il y a certes de la place pour les consultants dans le processus de changement, mais ces derniers devraient également être tenus à leur place.

 

Paul G. Thomas, PhD, OM, est professeur émérite d’études politiques à l’Université du Manitoba et conseiller expert auprès du site EvidenceNetwork.ca. Auparavant, il a travaillé sur les questions de sécurité des patients à l’échelle nationale et provinciale et a étudié le processus de changement dans les systèmes de santé.


This work is licensed under a Creative Commons Attribution 4.0 International License.