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Repenser le modèle des maisons de soins infirmiers

Ce n’est pas le nombre de lits qu’il faut augmenter, mais l’éventail des choix

Une version de ce commentaire est parue dans Le Soleil

Repenser le modèle des maisons de soins infirmiersCombien de lits faudrait-il créer au Canada pour accueillir des personnes âgées frêles qui nécessitent de nombreux soins ? Voilà la question avec laquelle se débattent les décisionnaires d’un bout à l’autre du pays, compte tenu du vieillissement de la population, en particulier de la croissance rapide du nombre de personnes âgées de 85 ans et plus.

En prenant de l’âge, bon nombre de gens finissent un jour par avoir besoin d’aide pour accomplir certaines activités de la vie quotidienne, comme l’entretien ménager ou les courses. Avec un peu de soutien, toutefois, ils peuvent continuer à vivre dans leur propre maison. D’autres, par contre, nécessitent une assistance plus grande, pour se lever du lit et se coucher, manger et aller aux toilettes; c’est souvent le cas des personnes qui atteignent 80 ans, 90 ans ou même 100 ans. Lorsque les besoins augmentent à ce point, la seule option qui s’offre à nous est habituellement l’hébergement en maison de soins infirmiers, un lieu qu’on désigne aussi par les termes « centre hospitalier de soins de longue durée » et « foyer de soins infirmiers ».

Au lieu de débattre du nombre de lits requis, comme le font les politiciens, les médias et les responsables de la santé, ne serait-il pas plus avisé de se demander : « Combien de nouvelles maisons de soins infirmiers faudrait-il créer pour accueillir les personnes du quatrième âge ? » Certains répliqueront que ce n’est qu’une façon de parler, pour simplifier les choses. Mais les termes qu’on choisit ont leur importance; ils révèlent notre mode de pensée et limitent notre réflexion.

Le vocable « lit » convient au contexte médical. Il évoque les établissements de santé, des gens malades et alités, de longs corridors impersonnels. Celui de « maison », en revanche, évoque de tout autres images : l’odeur des repas qu’on cuisine chez soi, notre fauteuil préféré, une fenêtre pour regarder dehors et voir les gens circuler; en somme, un lieu où l’on se sent confortable et en sécurité.

Au cours des dernières décennies, des progrès considérables ont été accomplis pour ce qui est de donner aux maisons de soins infirmiers un caractère moins froid et aseptisé. Les établissements les plus anciens ont été rénovés de façon à ce que la plupart des résidents, sinon tous, jouissent d’une chambre individuelle qu’on les encourage à personnaliser; leur personnel soignant est souvent plein de sollicitude. Les plus récents regroupent des unités de petite taille qui favorisent une atmosphère plus intime. Malgré cela, tous restent fondamentalement des établissements de santé.

Si on devait prendre cette idée de « maison » au sérieux, par où faudrait-il commencer ? Le résultat serait-il différent ?

Il existe bel et bien quelques modèles ici et là, mais ils sont encore très peu nombreux. Certains emploient le terme de « village », lequel évoque l’idée d’une communauté rapprochée où les gens se connaissent et veillent les uns sur les autres. Aux Pays-Bas, on a créé ce genre de village pour des gens atteints de démence; ils peuvent y faire leurs courses, manger dans un restaurant et vivre une vie aussi normale que possible, aussi longtemps que possible.

Un autre modèle est celui du regroupement d’unités autonomes, chacune hébergeant un petit nombre de personnes, suivant le même principe qu’une maison d’accueil. L’idée consiste ici à recréer une sorte de chez soi, qui se reflète dans l’aménagement et le mobilier. Dans ce genre de lieu, la philosophie des soins est axée sur la dignité et le droit de continuer à vivre sa vie pleinement, peu importe nos besoins.

La vaste majorité des gens âgés préfèreraient vieillir dans leur propre maison. Lorsqu’ils ne peuvent plus le faire, ne devraient-ils pas avoir la possibilité de choisir un milieu semblable à un chez soi, plutôt qu’un établissement ? N’est-ce pas ce que chacun souhaite pour sa mère, son père, sa grand-mère ou son grand-père ?

Le cœur du problème, bien entendu, c’est que l’éventail des possibilités est restreint. En effet, les options qui s’offrent aux personnes âgées et à leurs proches sont limitées. Lorsqu’une place se libère dans une maison de soins infirmiers, ceux-ci n’ont souvent d’autre choix que de l’accepter. De plus, les hôpitaux subissent des pressions énormes : on leur demande d’aiguiller vers les centres de soins de longue durée les personnes âgées incapables de retourner à la maison — dont on dit parfois qu’elles « monopolisent » des lits d’hôpitaux, une autre manière négative de s’exprimer.

Il nous faut adopter une autre philosophie en matière de maisons de soins infirmiers. Cela doit commencer avec les termes que nous employons. Ce n’est pas d’un plus grand nombre de lits dont nous avons besoin. Il s’agit plutôt d’élargir l’éventail des possibles en matière d’hébergement et de soins, pour que les gens aient le choix. Il faut faire preuve de créativité, afin d’imaginer différentes façons de répondre à des besoins et à des goûts variés.

Il existe des modèles desquels on peut s’inspirer, mais avant tout, les décisionnaires doivent manifester une volonté d’appuyer l’innovation. Les personnes âgées elles-mêmes et leurs proches devront prendre la parole et exprimer leurs préférences. Pour amorcer cette réflexion, la question qu’il faut se poser est vraiment très simple : « Est-ce que j’aurais moi-même envie de vivre dans un cadre comme celui-là ? »

Verena Menec est experte-conseil auprès du site EvidenceNetwork.ca et professeure au département des sciences de la santé communautaire de la Faculté de médecine de l’Université du Manitoba. Ses recherches portent sur le vieillissement.

Mai 2014

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