Body boundaries: self -perception in small children

Les limites du corps : la perception de soi chez le jeune enfant

Par Dr. Kyle Muller

Comment les nourrissons perçoivent-ils leur corps ? Sentent-ils ses limites ou vivent-ils en symbiose avec celle des autres ? Les recherches menées au cours des dernières décennies ont montré que la conscience du corps est une compétence très précoce.

Dans le passé, diverses théories psychologiques affirmaient que dans les premiers stades de développement, les enfants étaient incapables de se distinguer des autres. Certains partisans de cette perspective sont allés jusqu’à formuler des positions assez extrêmes : l’enfant, au moins au début, vit dans un état symbiotique avec la mère, faisant l’expérience d’une « indétermination » des frontières corporelles dans laquelle le corps du parent est une sorte d’extension du sien.

Même si ce point de vue est douteux, il ne suffit pas d’écarter le problème en affirmant qu’il est peu probable que les jeunes enfants soient incapables de percevoir les limites de leur propre corps. Il nous faut quelque chose de plus convaincant.

Au cours des trois dernières décennies, diverses preuves scientifiques se sont accumulées qui nous ont permis de donner corps à l’hypothèse selon laquelle, d’une manière ou d’une autre, les enfants « savent » qu’ils ont un corps.
Toutefois, pour approfondir le sujet, permettez-moi de partir du monde des adultes.

Nous et les autres

Pour un adulte, il est évident qu’« être au monde » signifie posséder un corps. Il n’y aurait pas de sens de soi, pas de vie intérieure, sans la perception de son corps. Bien que cette sensation échappe principalement à la conscience, elle nous accompagne constamment.

Si ce n’était pas le cas, nous éprouverions la désagréable perception de nous retrouver « hors » de notre corps ou de « nous confondre » avec le corps des autres : le fait de percevoir clairement nos limites corporelles nous permet de nous représenter comme une entité distincte des autres, de nous distinguer des autres.

Chez l’adulte, la perception du corps découle d’une myriade de signaux transmis en permanence au cerveau par les organes des sens, le système végétatif, les muscles et les articulations. Grâce à un processus d’intégration multisensorielle, le cerveau traite non seulement les informations sur la façon dont le corps bouge ou son état de bien-être, mais peut également identifier ses limites et générer une représentation unitaire : un « moi corporel ».

À ce stade, la question est évidente : quand l’enfant commence-t-il à avoir une perception de ses propres limites corporelles ? Quand commence-t-il à « savoir » qu’il a un moi corporel ?

Recherche scientifique

Plusieurs études scientifiques démontrent que le traitement des informations corporelles est déjà présent dès la première année de la vie, ce qui semble suggérer que, même sous une forme rudimentaire, les très jeunes enfants ont déjà une perception de leur corps.

Mais comment peut-on examiner cette perception ? L’une des voies suivies par les chercheurs a été de « tromper » l’enfant avec bienveillance, en lui montrant une partie de son corps d’une manière différente de ce qu’elle est réellement.

Imaginez un bébé de 5 mois dans un siège auto. Devant lui se trouve un moniteur qui, grâce à un système vidéo, acquiert et projette des images de ses petites jambes en temps réel. Sur une moitié de l’écran, les petites jambes sont projetées dans l’orientation subjective (c’est-à-dire comment l’enfant les voit) ; en même temps, sur l’autre moitié du moniteur, grâce à la manipulation d’images, les petites jambes sont projetées à l’opposé du point de vue de l’enfant (c’est-à-dire tel que les verrait une personne placée devant lui).

Ainsi, pendant que l’enfant marche, les deux images lui donnent des informations visuelles différentes : la première est congruente aux signaux que les muscles et les articulations des membres inférieurs transmettent à son cerveau (apport proprioceptif), la seconde est cependant en total contraste. Comment les enfants réagissent-ils face à cette situation ? Perçoivent-ils des différences entre les images congruentes et non congruentes ? Ou ne remarquent-ils aucune différence ?

Informations intégrées

Philippe Rochat et Rachel Morgan, les deux chercheurs qui ont organisé l’expérience en 1995, ont tenté de répondre à ces questions en enregistrant les capacités d’attention avec lesquelles les enfants observaient les images. Une attention similaire accordée aux deux images aurait signifié que ni la situation congruente ni la situation incongrue n’éveillaient un intérêt particulier chez l’enfant.

Cependant, les résultats ont mis en évidence que les enfants avaient tendance à regarder plus longtemps l’image de leurs jambes bougeant de manière incongrue par rapport à ce qu’ils ressentaient sur le plan proprioceptif.
Le fait que les enfants aient été surpris par ces images étranges ne peut s’expliquer que si l’on fait l’hypothèse que leur cerveau est capable d’intégrer les informations provenant de différents canaux sensoriels, produisant ainsi une certaine représentation du corps.

En d’autres termes, lorsqu’ils observaient des images incongrues au cours de l’expérience, les informations proprioceptives et visuelles n’étaient pas adaptées et les enfants réagissaient avec plus d’attention à quelque chose d’inattendu, qui s’écartait de leur schéma corporel, quoique sommaire.

Des enfants compétents

Cette explication rejoint ce que nous disions à propos des adultes : l’intégration multisensorielle est l’exigence de générer une représentation unitaire du corps (le soi corporel, précisément).

A partir de l’expérience de Rochat et Morgan, plusieurs autres études de ce type ont été réalisées, même auprès d’enfants de quelques jours seulement. Ils mènent tous à une conclusion similaire : la capacité à saisir la synchronie et l’asynchronie multisensorielles est une compétence cruciale pour le développement du soi corporel, et les enfants semblent la posséder, au moins en partie.

Ainsi, dès les premiers jours de la vie, les enfants possèdent des compétences spécifiques avec lesquelles ils traitent les informations relatives au corps. Il est raisonnable de croire que cette capacité permet au jeune enfant de se distinguer du reste du monde, il semble donc peu probable qu’il fasse l’expérience d’une « indétermination » de ses propres limites corporelles.

Du moi corporel au moi psychologique

La possibilité de percevoir si tôt son soi corporel est sans aucun doute un aspect fondamental du développement du « moi psychologique ». Pour nous, adultes, percevoir que nous « sommes au monde » en tant qu’individus séparés, avec notre propre subjectivité, est possible dans la mesure où nous « savons » que nous possédons un corps.

Ce qui est intéressant, c’est que dès le plus jeune âge, même les enfants « savent », à leur manière, qu’ils ont un corps avec lequel ils peuvent être pleinement dans le monde.

Kyle Muller
À propos de l'auteur
Dr. Kyle Muller
Le Dr Kyle Mueller est analyste de recherche au Harris County Juvenile Probation Department, à Houston, au Texas. Il a obtenu son doctorat en justice pénale à la Texas State University en 2019, sous la direction du Dr Scott Bowman pour sa thèse. Les recherches du Dr Mueller portent sur les politiques de justice pour mineurs et les interventions fondées sur des données probantes visant à réduire la récidive chez les jeunes délinquants. Ses travaux ont contribué à l’élaboration de stratégies fondées sur les données au sein du système de justice pour mineurs, en mettant l’accent sur la réhabilitation et l’engagement communautaire.
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