Quand les enfants ont quelque chose à enseigner

Par Dr. Kyle Muller

À la base des classes hétérogènes se trouvent des réflexions pédagogiques importantes, selon lesquelles la coopération et l’apprentissage entre pairs sont la base d’un processus éducatif efficace.

Depuis quelques années, les mères et les pères assistent à un changement dans l’organisation des classes dans les écoles maternelles. Auparavant, les classes étaient composées d’enfants, garçons et filles, du même âge, on avait donc la répartition classique : en première année de maternelle, il y avait des enfants de 3 ans ; en deuxième année, les 4 ans et en troisième, les 5 ans. Mais aujourd’hui, nous sommes en présence de ce que l’on appelle les « classes hétérogènes », dans lesquelles vivent ensemble des enfants non seulement de sexes différents, mais aussi d’âges différents. Ainsi, dans la section « A » d’une certaine école on ne trouvera plus trois classes mais une seule classe avec des enfants de 3 à 5 ans.
Ce changement, à l’époque, avait suscité de nombreux doutes chez les parents et peut-être même une certaine perplexité chez les enseignants, et suscite encore aujourd’hui des malentendus.

Généralement, tout changement déclenche des sentiments d’anxiété, de peur et d’incertitude, qui conduisent à considérer le système ou la stratégie précédente comme parfaits, provoquant des désaccords et des hésitations par rapport à la nouvelle perspective, à laquelle, le plus souvent, on ne fait pas confiance en raison du manque de garanties.
Connaître certains aspects théoriques qui sous-tendent les classes hétérogènes peut donc être utile non pas tant pour accepter pleinement le changement intervenu, mais pour comprendre au moins une partie de ses « avantages » et disposer de tous les éléments pour faire une évaluation personnelle.

Capacités actuelles et potentielles

L’une des théories qui peuvent nous aider à comprendre est celle du psychologue russe Lev Semënovič Vygotsky, père de la « théorie socioculturelle », qui concevait l’apprentissage comme le fruit de l’interaction sociale. L’un des concepts de cette théorie tourne autour de la « zone de développement proximal », définie comme la différence entre les capacités actuelles d’un enfant et ses capacités potentielles. Autrement dit, il s’agit d’un « pont » idéal qui relie ce que l’enfant peut faire seul à un moment donné avec ce qu’il pourrait faire avec l’aide d’une personne « experte ».

L’enfant de 3 ans qui, seul, est capable d’assembler deux morceaux d’une piste pour petites voitures est le même enfant qui, avec un autre enfant de 5 ans, pourrait construire un tronçon de piste composé d’une dizaine de pièces.
Cet exemple montre une application pratique de la théorie de Vygotsky et correspond à ce qui se passe dans des classes d’âge hétérogènes : elles permettent de « réduire » le pont entre réel et potentiel grâce à la présence d’enfants d’âges différents.

Agir comme un « échafaudage »

Nous introduisons maintenant un autre concept du psychologue russe, celui de « échafaudage », un terme qui dérive du mot anglais échafaudagesqui signifie littéralement « échafaudage ». Ce terme désigne le processus par lequel une personne plus « experte » propose son aide à une autre moins experte dans une activité. A quoi sert l’aide d’une personne experte ? Simplement pour compenser la différence entre les capacités actuelles d’un enfant et celles requises par l’activité plus avancée.

Dans le cas de classes hétérogènes, l’enfant de 5 ans est l’expert qui fait office d’« échafaudage » pour l’enfant de 3 ans qui, de toute façon, n’a pas toujours le rôle d’observateur passif. En effet, dans un premier temps, l’aîné sera un exemple pour le plus jeune, qui apprendra en observant la personne « experte ». Plus tard, l’enfant de 3 ans aura acquis plus d’informations et de compétences qui l’amèneront à gérer l’activité avec la personne la plus experte. Enfin, le plus jeune enfant aura désormais appris l’activité et pourra la réaliser seul.
L’« échafaudage » est donc un véritable échafaudage qui sert à soutenir l’enfant dans les premières étapes de l’apprentissage, à le soutenir dans les étapes intermédiaires, jusqu’à ce qu’il devienne indépendant et en possession de cette notion.

Les enseignants apprennent aussi

On pourrait penser que cette approche n’est utile qu’aux plus jeunes enfants, qui auraient alors la possibilité d’apprendre et de progresser en observant des enfants plus âgés. On pourrait également croire que les enfants plus âgés n’ont aucun avantage et que leur rôle se limite à servir d’« échafaudage » pour les autres enfants ; mais ce n’est pas le cas, car nous apprenons non seulement de la condition des « inexpérimentés », mais aussi de celle des « enseignants ». En effet, en assumant ce rôle, on a conscience d’être un exemple pour les autres et cela active des processus qui concernent la motivation et l’estime de soi. De plus, lorsque nous enseignons, nous nous retrouvons à gérer la collaboration et la coopération de manière tout à fait naturelle. Même un enfant de 5 ans active inconsciemment des processus qui augmentent ses compétences relationnelles, affectives, sociales, motivationnelles et cognitives.

Et si le petit apprenait au grand ?

Il ne faut pas négliger un autre aspect important : parfois, c’est le plus jeune qui enseigne au plus âgé. La comparaison entre deux enfants d’âges différents n’implique pas seulement un transfert de notions, mais aussi un enseignement social, pour ainsi dire. Il peut arriver qu’un enfant de 5 ans, malgré des expériences manuelles et cognitives, ait un tempérament timide, maladroit ou basé sur un état émotionnel de honte. Disons que cet enfant aide un autre enfant plus jeune que lui mais plus confiant : l’aîné enseignera à l’autre les étapes pour réaliser un travail plus avancé, mais en même temps le plus jeune lui apprendra à gérer les situations sociales au sein de la classe, à améliorer les relations avec ses camarades de classe, à gérer la timidité. L’enseignement est donc bidirectionnel et non unidirectionnel.

En conclusion, une classe hétérogène produit un développement chez tous les enfants, petits et grands, qui se retrouvent à jouer des rôles différents au cours des trois années de maternelle : les petits observateurs inexpérimentés apprennent des enfants plus âgés et deviennent plus tard des experts qui, à leur tour, aident les nouveaux arrivants.

Kyle Muller
À propos de l'auteur
Dr. Kyle Muller
Le Dr Kyle Mueller est analyste de recherche au Harris County Juvenile Probation Department, à Houston, au Texas. Il a obtenu son doctorat en justice pénale à la Texas State University en 2019, sous la direction du Dr Scott Bowman pour sa thèse. Les recherches du Dr Mueller portent sur les politiques de justice pour mineurs et les interventions fondées sur des données probantes visant à réduire la récidive chez les jeunes délinquants. Ses travaux ont contribué à l’élaboration de stratégies fondées sur les données au sein du système de justice pour mineurs, en mettant l’accent sur la réhabilitation et l’engagement communautaire.
Published in

Laisser un commentaire

eleven − two =