Une version de ce commentaire est parue dans Le Huffington Post Quebec

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L’accès aux médicaments ne devrait pas dépendre de l’emploi que l’on occupe

AP Photo/Rick Bowmer

Les députés qui étudieront l’éventualité du financement public des médicaments prendront probablement leur temps. Pour eux, il n’y a pas d’urgence; ils ont déjà le type d’accès aux médicaments financés par l’État que l’on envisage de créer pour les autres Canadiens.

Alors que des millions de Canadiens ne prennent pas les médicaments qu’on leur prescrit en raison de leur coût, les députés et autres législateurs bénéficient de régimes de traitement platine pour eux-mêmes et leurs familles.

Je suis heureux de savoir que nos élus ont accès à des médicaments qui sauvent la vie, comme l’insuline découverte au Canada ou à des traitements contre le VIH-sida qui prolongent l’espérance de vie de plusieurs décennies. Il serait absurde de laisser nos dirigeants mourir de façon évitable pendant qu’ils exercent leurs fonctions électives.

De même, il est absurde que la plupart des chauffeurs de taxi ou des travailleurs en garderie, par exemple, doivent, eux, payer leurs médicaments ou souffrir. Un diabète non traité peut avoir de graves conséquences; une crise cardiaque, un accident vasculaire cérébral ou la mort. Sommes-nous disposés à laisser les gens qui travaillent comme serveurs, artistes ou propriétaires de petites entreprises mourir de conditions qui peuvent être traitées?

La santé de nos dirigeants élus est importante, mais la vie de tous les autres l’est tout autant.

Certes, nous devons nous réjouir d’avoir un parlement plus diversifié que jamais, mais la Chambre est encore très différente du pays. Vingt-six pour cent des députés sont des femmes, soit moins que le nombre de familles à faible revenu dirigées par une femme dans notre pays (34 pour cent) et, bien sûr, elles devraient compter pour environ la moitié. Nous n’avons pas de données précises autodéclarées sur les ethnies des députés, mais vous pouvez certainement imaginer l’endroit où vous êtes le plus susceptible de rencontrer une personne racialisée : sur la colline parlementaire ou derrière le comptoir d’un restaurant (ou occupant un autre emploi à bas salaire).

Les exemples les plus frappants illustrent le fait que les néo-Canadiens peuvent avoir beaucoup de succès au Canada, mais ce n’est pas le cas des immigrants qui sont victimes d’un accident vasculaire cérébral évitable par un traitement de l’hypertension.

Il est possible que les régimes d’assurance médicaments financés par l’État pour les législateurs retardent des changements de politique essentiels. Les députés et autres législateurs sont à l’écart de notre système en courtepointe qui fait que certaines personnes ont des plans publics ou privés et d’autres pas.

Des études américaines montrent que les législateurs qui ont des enfants qui fréquentent une école privée sont moins enclins à voter pour des lois qui soutiennent les écoles publiques. Comme nos voisins du Sud, les législateurs canadiens peuvent hésiter à soutenir l’accès à la médication financée par l’État pour tous les Canadiens, parce qu’ils ne seraient pas touchés par le changement, leur couverture étant déjà excellente.

Au cours des quarante dernières années, plusieurs rapports ont recommandé le financement public des médicaments. Les témoins qui se sont présentés devant le comité parlementaire ont réitéré des arguments convaincants pour inclure les médicaments dans notre système financé par les deniers publics. Selon des sondages, les Canadiens rejettent catégoriquement l’idée que l’accès aux médicaments devrait dépendre de l’emploi qu’occupe une personne.

Certes, on peut aisément comprendre que les gens s’inquiètent de l’augmentation des taxes en raison du financement des médicaments par l’État. Or, dans les faits, nous payons au Canada déjà plus de 1 000 $ par personne en médicaments, soit un total de 30 milliards de dollars par année. Les dépenses du gouvernement représentent quarante pour cent de ce montant astronomique et le reste représente les frais d’assurance et les frais non remboursés.

Avec le montant que nous payons actuellement, nous devrions être en mesure de financer publiquement les médicaments essentiels les plus importants, et ce, pour chaque personne au Canada. Les achats en gros réduiraient les prix par comprimé, comme dans les pays plus petits que le Canada, par exemple la Suède et la Nouvelle-Zélande. De plus, il ne serait pas nécessaire d’entretenir des systèmes administratifs publics et privés pour les médicaments, et le budget des médicaments ne filerait pas en profits dans les poches des sociétés d’assurance.

Nous pourrions également promouvoir une meilleure utilisation des médicaments.

Dans un autre ordre d’idée, les sociétés d’assurance annoncent leurs grandes listes de médicaments comme si une gamme élargie était meilleure. Or, la qualité prévaut sur la quantité au chapitre des médicaments. Certaines études ont démontré que les médecins prennent de meilleures décisions en matière de prescription lorsqu’ils choisissent à partir d’une courte liste de médicaments. Les médecins ne peuvent pas faire un suivi de milliers de médicaments; par habitude, ils ont tendance à prescrire un nombre relativement petit. Or, les médicaments que vous prenez ne devraient pas être déterminés par les habitudes de votre médecin ni l’influence d’une publicité pour un nouveau médicament dans un journal médical.

L’Organisation mondiale de la santé a créé une liste modèle de médicaments essentiels adaptée par plus de 100 pays en fonction de leurs propres circonstances. Nous pourrions faire la même chose au Canada, et cette liste de médicaments essentiels pourrait servir de base à une politique de médicaments équitable et financée par l’État.

Il existe deux façons d’uniformiser les règles du jeu entre les législateurs et tous les autres. Nous pourrions financer publiquement des médicaments essentiels pour tout le monde au Canada, tout comme nous finançons publiquement des services de santé essentiels, comme la consultation d’un médecin ou une radiographie.

Nous pourrions également donner aux législateurs les mêmes régimes d’assurance médicaments que les travailleurs d’usine et voir si cela accélère leurs délibérations sur le financement public des médicaments.

 

Nav Persaud est conseiller expert auprès du site EvidenceNetwork.ca, médecin et scientifique de Toronto et professeur adjoint à l’université de Toronto.

Mars 2018

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