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Une version de ce commentaire est parue dans Le Huffington Post Québec 

Quels effectifs faudra-t-il mettre en place pour répondre aux besoins de notre population vieillissante?La population du Canada vieillit, on le sait. Parmi les nombreuses statistiques publiées récemment, nous avons appris en 2015 que le nombre de personnes de 65 ans et plus a dépassé celui des jeunes de 14 ans et moins. Et le fossé continuera de s’élargir au cours des 20 prochaines années.

De nombreuses discussions ont eu lieu sur les moyens à prendre pour se préparer à la vague de boomers âgés. En effet, les reportages et les rapports sur le sujet ne manquent pas. On y traite entre autres de stratégies en matière de vieillissement, de démence et de maintien à domicile; en matière de prestation des soins à domicile, des soins intégrés et des soins en fin de vie.

Pour bien se préparer, si telle est notre volonté, il faudra prévoir des effectifs suffisants pour faire en sorte d’avoir la capacité requise pour répondre aux besoins.

Aux tables de consultation sur les politiques de santé, la question des ressources humaines occupe tous les esprits, mais on évite malheureusement de l’aborder la plupart du temps. Le personnel de santé est l’un des piliers du système; à l’instar des fondations d’une maison, on oublie souvent qu’il existe. Or lorsqu’on envisage de réaménager une structure (c.-à-d. rénover la maison), il faut se demander si la charpente tiendra le coup. Par conséquent, si l’on néglige de tenir compte de la question fondamentale des effectifs, on risque de faire échouer des programmes qui, pour le reste, avaient été bien pensés.

Un thème courant des politiques récentes concerne la promotion du maintien des personnes âgées à domicile afin de réduire la pression sur les établissements de soins de longue durée. Cette mesure correspond au désir de la population vieillissante en général, c’est-à-dire rester chez soi le plus longtemps possible. Même si l’objectif est louable, le fait de transférer la prestation des soins au domicile aura des implications notables sur le plan des ressources humaines : qui s’en occupera, dans quel cadre et combien de personnes faudra-t-il affecter à cette tâche?

Parmi les prestataires de soins en établissement et à domicile, on compte des infirmières, mais aussi pour une large part des travailleuses et travailleurs que l’on désigne par différents termes : préposés aux services de soutien à la personne, assistants en soins de santé et autres. Les aidants naturels ou soignants non rémunérés (conjoint, enfant, ami) jouent eux aussi un rôle notable, car ils comblent les lacunes du système. Rappelons que la grande majorité des personnes (rémunérées ou non) qui dispensent des soins aux aînés sont des femmes : du point de vue de l’égalité des sexes, il s’agit d’un enjeu dont il faut absolument tenir compte.

Le transfert des soins de l’établissement au domicile risque d’accroître le fardeau des aidants naturels. Celui-ci est déjà lourd pour les membres de la « génération sandwich », c’est-à-dire les personnes qui prennent soin à la fois de leurs enfants et de leurs parents vieillissants. On ne reconnaît que trop rarement les implications sociales et économiques d’une telle situation, alors qu’il devrait s’agir d’une considération essentielle dans toute planification de la main-d’œuvre appelée à travailler auprès de la population vieillissante.

Qu’en est-il des prestataires de soins réguliers? Sont-ils en nombre suffisant et formés adéquatement pour répondre aux besoins de la collectivité? La prestation des soins aux personnes âgées se complique avec l’âge; comme les gens vivent plus longtemps, les cas de démence et de polypathologies chroniques augmentent. Nous avons donc besoin d’une main-d’œuvre capable de s’ajuster à ce phénomène.

Dans le domaine de la santé, la planification réfléchie des effectifs est compliquée par la pénurie de données, notamment sur les travailleuses et travailleurs non réglementés, qui dispensent la majorité de soins. Seules deux provinces – la Colombie-Britannique et la Nouvelle-Écosse – ont établi des registres destinés à répertorier des données sur l’emploi et la formation des travailleurs en question. L’Ontario a fermé son registre en début d’année en raison de préoccupations sur la qualité des données; l’Alberta prévoit instaurer le sien à l’automne.

Par ailleurs, il faudra opérer un profond changement de culture chez les professionnels de la santé qui ne font pas aujourd’hui de visites à domicile, comme les médecins. Il faudra également songer à revoir le mode de rémunération pour les inciter à modifier leurs habitudes.

Alors, comment s’y prendre pour amener les décisionnaires à aborder le problème de front et à tenir compte de toutes ces considérations au moment de définir et d’instaurer des changements?

L’adoption d’un outil d’évaluation de l’incidence des ressources humaines qui serait applicable à toutes les nouvelles politiques en matière de santé compte parmi les solutions. On pourrait le structurer autour de deux questions principales : 1) La politique mentionne-t-elle les travailleurs de la santé, les professionnels et les prestataires de soins? 2) Tient-elle compte des implications sur le plan du recrutement, de la formation, de la répartition, de la fidélisation, de la motivation et de la gestion de la main-d’œuvre?

L’exemple de l’Australie pourrait constituer un précédent utile; son gouvernement a mis en place une liste de vérification applicable à l’élaboration de toutes les politiques en matière de santé. La Stratégie mondiale de l’OMS sur les ressources humaines pour la santé à l’horizon 2030, adoptée fin mai par la Soixante-Neuvième Assemblée mondiale de la Santé, préconise également une meilleure évaluation de l’incidence des ressources humaines dans le domaine.

Si nous voulons vraiment nous préparer à répondre aux besoins de notre population vieillissante, nous n’aurons d’autre choix que de nous intéresser de près aux fondations de notre système de santé.

 

Gregory Huyer est candidat à la maîtrise à l’École de gestion Telfer de l’Université d’Ottawa.

Ivy Lynn Bourgeault est experte-conseil auprès du site EvidenceNetwork.ca, professeure à l’École de gestion Telfer et titulaire d’une Chaire de recherche des IRSC sur le genre, le travail et les ressources humaines en santé à l’Université d’Ottawa. Gregory et Ivy sont tous deux membres du Réseau canadien des ressources en santé.

Mai 2016

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