Une version de ce commentaire est parue dans La Presse at Le Huffington Post Quebec

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Une éducation sexuelle de qualité pour nos élèves ayant une déficience intellectuelle… Pourquoi?

AP Photo/Alan Diaz

En Ontario et ailleurs, l’éducation sexuelle à l’école a récemment fait la manchette sur plusieurs tribunes. Nous avons entendu divers groupes parler de ce qui est enseigné et de ce qui ne l’est pas dans nos écoles. Or, il existe un groupe dont la voix ne se fait pas entendre.

Les élèves ayant une déficience intellectuelle ont aussi besoin d’éducation sexuelle, et personne n’aborde cette question.

Lorsque ma sœur, qui a une déficience intellectuelle, et moi-même avons grandi dans les années 70 et 80, nous n’avons reçu aucune éducation formelle sur la santé sexuelle. J’ai finalement appris ce que j’avais besoin de savoir par l’intermédiaire d’amis, de médias et de livres, mais ma soeur n’avait accès à rien de tout cela.

En conséquence, elle et ses pairs ne possédaient pas les connaissances élémentaires en cette matière. Ils ne connaissaient pas la contraception, ni le consentement ou ce que signifie avoir des relations sexuelles et romantiques agréables. Et elle et ses amis étaient sans défense contre d’éventuels abus de nature sexuelle.

Revenons à aujourd’hui; les choses n’ont pas beaucoup évolué. Dans tout le pays, il n’est pas facile de trouver des politiques formelles en matière d’éducation sexuelle pour les personnes ayant une déficience intellectuelle dans les écoles publiques. Selon des conversations tenues avec des enseignants de plusieurs provinces qui enseignent à cette population (aussi bien dans des classes séparées qu’intégrées) ainsi qu’avec des parents, il semble qu’on laisse trop souvent à chaque enseignant le soin de décider du contenu et de la manière de parler de sexualité à cette population. Des ressources utiles ont été mises au point dans plusieurs provinces (par des organismes communautaires s’occupant d’amélioration des conditions de vie et d’autres), mais la question de savoir si et comment elles sont utilisées en classe reste sans réponse.

Malheureusement, encore à ce jour, les risques d’abus, de victimisation et de mauvaise santé sexuelle sont trop élevés.

Dans le cadre de mon travail comme psychologue, Je me souviens d’avoir fait l’évaluation des connaissances et des attitudes sexuelles d’un jeune homme ayant une déficience cognitive. Il savait ce qu’était l’homosexualité et affirmait haut et fort que c’était mal. Il s’est avéré qu’il était sexuellement actif dans la communauté LGBTQ et se sentait confus et honteux de se savoir homosexuel, parce qu’on ne lui avait jamais rien enseigné à ce propos.

Je me souviens aussi d’avoir travaillé avec une jeune femme ayant une déficience intellectuelle qui avait reçu un diagnostic d’infection transmissible sexuellement (ITS). Elle l’avait contractée de son petit ami qui lui avait dit que les préservatifs n’étaient pas utilesnécessaires, car elle prenait la pilule contraceptive.

Sans information sur la santé sexuelle inclusive et les compétences nécessaires pour aborder des relations intimes, nous maintenons les personnes handicapées dans une position d’extrême vulnérabilité. Ils apprennent également des comportements et de fausses informations qui peuvent les mettre à risque, les induire en erreur et les amener à se sentir coupables ou honteux des choix qu’ils font.

Des preuves criantes

Une enquête nationale de NPR menée en 2018 a examiné les données fédérales aux États-Unis et a révélé que les taux d’agression sexuelle étaient sept fois plus élevés chez les personnes ayant une déficience intellectuelle que chez les autres.

Une récente étude menée à grande échelle au Royaume-Uni a révélé que les jeunes ayant une déficience intellectuelle étaient beaucoup plus susceptibles d’avoir des rapports sexuels non protégés que les autres jeunes, et que les filles handicapées étaient plus susceptibles de devenir parents à 20 ans.

Quelle est la situation au Canada?

Le peu de données disponibles suggèrent que les agressions sexuelles sont également plus fréquentes chez cette population. Selon un rapport de Statistique Canada publié en 2018, une femme sur quatre présentant une déficience cognitive a été victime d’abus avant l’âge de 15 ans.

En ce qui concerne les grossesses, les jeunes femmes ayant une déficience intellectuelle donnent naissance aussi souvent que les jeunes femmes non handicapées. Elles sont cependant plussusceptibles de vivre dans la pauvreté, avec des problèmes de santé mentale et des complications de santé pour elles et leurs bébés.

En outre, une nouvelle étude faite par mes collègues et moi-même indique que cette population a deux fois plus de chances d’avoir un deuxième enfant dans l’année suivant l’accouchement, ce qui expose le nourrisson à des complications sanitaires et même à la mortalité.

Qu’en est-il des rapports sexuels protégés?

Dans une étude réalisée en 2017, mes collègues et moi avons constaté que le VIH est aussi fréquent chez les adultes ayant une déficience intellectuelle que chez les adultes non handicapés; seulement cette population est plus malade et nécessite beaucoup plus de soins physiques et mentaux que les autres.

Que l’on en parle en classe ou non, les jeunes ont des relations sexuelles. Et les élèves ayant une déficience intellectuelle ne sont pas différents des autres à cet égard.

Une éducation de qualité en matière de santé sexuelle dans les écoles pour les personnes ayant une déficience intellectuelle est une nécessité.

Nous devons réfléchir à la manière de transmettre l’information de façon sensible, en répondant aux besoins d’apprentissage de chaque élève. La bonne nouvelle est que nous vivons à une époque où de grands défenseurs protègent les droits des personnes handicapées et ils sont prêts à prendre part à la discussion pour trouver la meilleure façon d’y parvenir.

Parlons-en maintenant!

 

Yona Lunsky est directrice du centre Azrieli pour la déficience neurodéveloppementale et la santé mentale des adultes du Centre de toxicomanie et de santé mentale et professeure au Département de psychiatrie de l’Université de Toronto. Elle agit comme conseillère experte auprès d’EvidenceNetwork.ca attaché à l’Université de Winnipeg.

Octobre 2018

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