Questions curieuses, questions sensées

Questions curieuses, questions sensées

Par Dr. Kyle Muller

Les « pourquoi » des enfants prennent plusieurs formes : les accueillir, trouver des espaces et des stratégies pour les accompagner est l’un des moyens d’éviter qu’ils ne s’épuisent.

Connaître, comprendre, découvrir est le travail prioritaire de chaque enfant. C’est pourquoi les enfants interrogent le monde, constamment et sans cesse : parce que c’est leur façon d’apprendre à s’orienter dans la vie, parmi les gens, avec les choses et, avant tout, avec eux-mêmes. C’est pourquoi se poser des questions constitue pour eux un besoin fondamental, presque au même titre que se nourrir et respirer : un besoin de leur cerveau bien sûr, mais aussi un besoin de leur corps, de leur cœur et de leur individualité.

Des questions faites de mots, mais pas seulement

La manière dont les adultes conçoivent les questions est avant tout verbale : pour les adultes, les questions sont celles faites de mots et qui se terminent par un point d’interrogation. De nombreuses questions des enfants sont également posées de la même manière, mais ce n’est pas la seule formulation et, surtout, pas la première.

Les premières questions des plus petits, en effet, sont constituées de regards qui se déplacent des personnes aux choses comme pour indiquer ou demander de se rapprocher ; des bouches qui rencontrent les objets et donnent ainsi forme aux choses et au monde ; de mains qui explorent ce qui les entoure, mesurant, pesant, comparant, testant ; des pieds qui sentent le terrain, qui tentent de s’équilibrer, qui affrontent des montées ou des descentes. Chacune de ces actions est une question sur le monde, une tentative d’entrer en dialogue avec lui, une exploration visant à comprendre ses propres possibilités et les réponses de l’environnement. Considérer ces actions comme des questions posées par les enfants place les adultes dans la position de devoir également réfléchir aux réponses les plus utiles.

Laissez-vous libre d’apprendre

La première tentation des adultes face à ces comportements exigeants des enfants peut être de bloquer leurs actions, généralement dans l’intention de les protéger d’éventuels dangers : de cette manière, cependant, il existe un risque d’entraver également le processus naturel d’apprentissage des enfants. C’est pourquoi il est essentiel de penser à des contextes certes sûrs, mais qui permettent en même temps aux enfants de se déplacer librement : en ce sens que la liberté de mouvement réside dans la possibilité d’exercer leur attention et leur concentration ; cela signifie permettre de toucher, de déplacer, d’empiler, car dans ce jeu avec les choses il y a une recherche de compréhension qui doit s’exercer ; cela signifie laisser les choses se produire, évidemment pas tout, mais beaucoup, pour permettre l’apprentissage ; cela signifie aussi se permettre de faire des erreurs, car l’erreur est un exercice de compréhension.

Tous les « pourquoi » méritent attention

A ces questions en action s’ajoutent ensuite celles plus familières aux adultes, c’est-à-dire les questions mises en mots, d’abord une seule, puis une phrase, complexe comme toute question qui interroge avec profondeur et soif de connaissance. Cela vaut également lorsqu’il s’agit de questions qui paraissent évidentes, voire idiotes aux adultes : en réalité, leur formulation directe est souvent l’expression d’une question fondamentale, qui va à l’essentiel.

Le fait qu’il s’agisse de questions exprimées différemment de la manière dont un adulte les formulerait ne signifie pas du tout qu’ils sont moins intelligents, bien au contraire. En effet, si l’étymologie du mot « intelligence » remonte à la rencontre entre l’adverbe latin intusqui signifie « à l’intérieur », et au verbe lirequi correspond à notre « lecture » au sens de compréhension, les questions des enfants sont exactement et proprement intelligentes, car elles visent à comprendre la réalité en profondeur, à découvrir ce qui n’est pas immédiatement évident. C’est pour cette raison que ce sont toujours des questions à prendre au sérieux.

Des questions de différentes formes et significations

Le fait qu’il s’agisse de questions sérieuses, qui doivent être écoutées sérieusement, ne signifie pas qu’elles soient toujours posées sérieusement. Les questions des enfants, en effet, sont parfois éblouissantes, surprenantes, irrévérencieuses, également parce qu’elles sont directes, non filtrées ou orientées par notre propre conditionnement culturel ; d’autres fois, ils semblent naïfs, peut-être même considérés comme allant de soi pour l’adulte qui, au fil du temps, a développé des connaissances et des croyances qui soutiennent sa façon de s’orienter dans la complexité du monde. Dans les deux cas, il peut être difficile de les accueillir et de comprendre l’importance qu’ils peuvent avoir pour ceux qui, comme tout enfant, vivent sur notre planète magnifique mais aussi compliquée depuis moins longtemps que nous.

Cependant, chacune de ces questions (même les plus inconfortables) a un sens, une légitimité, le droit d’être accueillie, car elle témoigne d’une curiosité aux racines profondes : les accueillir est la manière dont les adultes peuvent maintenir vivante la curiosité en tant qu’attitude envers la connaissance, mais aussi envers la vie elle-même, tandis que les ignorer ou les rejeter peut contribuer à réduire cette attitude de recherche. Il est de notre responsabilité, tant en famille que dans les contextes éducatifs, de préserver cette curiosité, car c’est l’une des compétences les plus précieuses dont nous disposons.

Des questions pour grandir et apprendre

En posant des questions, les enfants mettent en pratique une compétence qui sera étudiée plus tard à l’école, c’est-à-dire faire de la recherche. A travers chaque question, les enfants adoptent une attitude d’investigation envers le monde, ils se préparent à l’observer, ils s’engagent dans son exploration, autant d’actions qui constituent les prémisses de toute recherche. Les adultes qui s’en occupent, à l’intérieur et à l’extérieur du foyer, ont donc pour tâche de créer les conditions nécessaires à la réalisation de cette recherche.

Il s’agit avant tout de ménager un espace d’écoute, tant des actes que des paroles, mais aussi de faire en sorte que la tension de continuer à chercher reste vivante, même si nous grandissons et rencontrons des contextes, comme parfois les contextes scolaires, qui, par leur nature, peuvent tendre davantage à offrir des réponses qu’à cultiver des questions. Bien sûr, les réponses sont importantes, mais pratiquer la recherche est bien plus important, avec des adultes disponibles pour rechercher ensemble, en s’exposant sans crainte de douter et sans avoir besoin de corriger pour donner la bonne réponse, mais en s’autorisant à faire des erreurs et à réessayer. En outre, les suppositions des enfants cachent souvent des hypothèses qui sont enracinées dans l’histoire de la pensée humaine et qui sont donc tout sauf infondées ; il vaut donc toujours la peine de les suivre attentivement car ils pourraient nous réserver des surprises.

Permettre aux enfants d’explorer les différentes possibilités de réponses à une question leur permet de trouver de multiples solutions à des problèmes pour lesquels les adultes n’en voient souvent qu’une. Il s’agit d’une compétence qui ne peut être ni perdue ni gaspillée, surtout à une époque comme la nôtre, où trouver des réponses originales à de nouvelles questions est l’une des compétences les plus demandées, même chez les adultes. Mais si nous apprenons aux enfants à toujours et uniquement donner les bonnes réponses, celles qui se trouvent à la fin des livres et qu’il ne faut pas regarder, cette compétence sera menacée.

Des questions comme possibilités

Pour les enfants, les questions qu’ils posent sur les choses, sur les gens, sur le monde sont avant tout des questions sur eux-mêmes : en effet, elles représentent pour eux une manière de se connaître, d’apprendre qui ils sont, de pouvoir explorer qui ils peuvent mais aussi qui ils veulent être, précisément à travers la relation, la comparaison et la comparaison que présuppose toute question.

En restant proche des enfants, il sera facile de constater que leurs questions grandissent et donc changent au fil du temps, prenant des formes et des articulations différentes, devenant apparemment plus complexes, orientées vers une analyse progressive en profondeur ; cependant, à tout âge, dans toutes leurs expressions, ce sont des manifestations à préserver, à cultiver, à relancer, car en elles est préservée notre capacité à remettre en question l’existence et, avec cela, notre spécificité d’être humain.

Chaque question est donc une possibilité d’exercice créatif, pour autant que les réponses puissent être personnelles et même divergentes : à travers elles, il est en effet possible d’expérimenter des points de vue multiples, d’essayer de regarder les choses et les gens sous des angles différents, d’apprendre à ne rien tenir pour acquis, de construire ses propres idées et de se faire sa propre représentation du monde, de son fonctionnement, des phénomènes qui le traversent.

Chaque question est comme une lumière qui s’allume autour d’un problème : grâce à elle, vous attirez l’attention sur quelque chose, en lui donnant de l’importance et en lui consacrant du temps. Après tout, la racine de « attention » est la même que « attendre » : les deux indiquent l’action de se tourner vers quelque chose, les deux suggèrent que cela nécessite du soin, de la lenteur et du dévouement. Et donc des adultes prêts à donner du temps et de l’espace.

Chaque question est la possibilité de recréer le monde en se laissant fasciner et émerveiller : c’est pourquoi, pour les adultes proches des enfants, leurs questions sont une occasion extraordinaire de l’observer encore et depuis le début, d’en découvrir des aspects négligés ou de redécouvrir des oubliés, et donc de se poser de nouvelles questions.

Kyle Muller
À propos de l'auteur
Dr. Kyle Muller
Le Dr Kyle Mueller est analyste de recherche au Harris County Juvenile Probation Department, à Houston, au Texas. Il a obtenu son doctorat en justice pénale à la Texas State University en 2019, sous la direction du Dr Scott Bowman pour sa thèse. Les recherches du Dr Mueller portent sur les politiques de justice pour mineurs et les interventions fondées sur des données probantes visant à réduire la récidive chez les jeunes délinquants. Ses travaux ont contribué à l’élaboration de stratégies fondées sur les données au sein du système de justice pour mineurs, en mettant l’accent sur la réhabilitation et l’engagement communautaire.
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